Thomas Henninot – Le Siècle Phénix

Edwige lit un extrait de : 

Le Siècle Phénix – L’Odyssée des Sœurs Fantômes

de Thomas Henninot 

Prologue : La Louve
Samedi 5 septembre 2172, 21 h 33, Bretagne

Le soleil se couchait sur la campagne bretonne. Des terres où la domination de l’homme s’était fanée. Les arbres, les prairies et de vastes étendues d’herbes folles avaient remplacé les champs qui se trouvaient là un siècle plus tôt. Les routes sillonnant la campagne, pleines de trous et grignotées par les mauvaises herbes, révélaient des années d’absence d’entretien. Ici et là, quelques villages avaient réussi à se constituer et à survivre. Mais le silence oppressant, qui avait établi sa quasi-suprématie sur l’endroit, était la preuve de la tragédie qui s’était déroulée et de l’abandon qui en avait résulté.

Isolée au milieu de la campagne, se dressait une petite maison aux murs de pierre et au toit d’ardoise, flanquée par une grange et d’autres dépendances destinées à abriter des animaux. Elle était loin d’être en excellent état, mais restait tout à fait habitable, pour peu qu’on ait de quoi la chauffer. Et de la fumée s’élevait au-dessus de sa cheminée, témoignant d’une présence humaine.

À l’intérieur, à l’étage, dans une chambre, une jeune fille d’une quinzaine d’années était alitée sous plusieurs épaisseurs de couverture. Elle avait le front moite de sueur et grelottait de fièvre. Ses doigts étaient étroitement enlacés entre ceux d’une jeune femme ayant la vingtaine. Aucun sanglot ne secouait cette dernière, mais des larmes coulaient silencieusement sur ses joues.

La malade réussit à tourner son visage vers celle qui la veillait et fixa son regard dans le sien. Elle toussota et un filet de voix entrecoupé sortit de sa bouche.
– Je crois…que… ce remède… a échoué.
– Ne dis pas ça, petite soeur ! Le délai n’est pas encore écoulé ! protesta son aînée.
– Depuis…combien de temps… me l’as-tu donné ? Je perds la notion du temps.
– Ça ne fait pas beaucoup plus d’une journée. Je sais ce que tu ressens. Je me souviens de mon état, à l’époque. Cette maladie a été l’une des épreuves les plus terribles de mon existence.
– Je n’ai… pas oublié, acquiesça la malade. Ça a été… la pire période de ma vie. J’ai cru que… j’allais perdre ma protectrice. Je t’ai supplié… de rester pour moi, pour… me protéger. Et… tu l’as fait. Mais… tu n’as… jamais su… me mentir. Ni… à ce moment-là… ni aujourd’hui.

Le mince mais chaleureux sourire formé par ses lèvres était aux antipodes de la pâleur mortelle qui s’empara soudain des joues de sa grande soeur.
– Tu ne crois tout de même pas que je te mentirais là-dessus, Magali ? demanda-t-elle d’une voix qui se brisait.
– J’en suis… sûre, c’est… différent. Ça n’a pas… été très dur à deviner.
– Je ne comprends pas.
– Tu pleures. Je ne… me souviens pas de… t’avoir déjà vu pleurer. Jamais. À chaque fois… tu serres les dents… et tu me consoles, moi.
– Je… commença la plus âgée.
– Arrête ! la coupa Magali en réussissant à insuffler une touche de colère dans sa voix. Dis-moi… la vérité. Je peux… l’encaisser. Je suis plus… forte que tu ne le crois.

Les larmes redoublèrent sur les joues de l’aînée qui détourna le regard. Puis, lentement, elle hocha la tête et balbutia :
– Ton état empire à vue d’oeil. Je ne comprends pas pourquoi. Ce traitement marche toujours, d’habitude.
– C’était ton… dernier recours n’est-ce pas ? Tu ne te serais… jamais rendue là-bas… si tu avais… trouvé une autre solution. Je sais… ce qu’est l’homme… que tu es allée solliciter. Je… je n’ose pas imaginer ce… qu’il t’a demandé… en échange.

Évitant le regard de Magali, la jeune femme se mit à enrouler une mèche de ses cheveux châtains autour de son index.
– Ne me le demande pas. Ce n’est pas l’important. J’ai déjà payé pour ce remède de toute manière. Donc, pas la peine de l’évoquer.
– Je crois… que je devine. Tu n’aurais… pas dû. Jamais… je ne t’aurais demandé ça.
– Ce n’était qu’un très mauvais moment à passer, marmonna la grande soeur.
– Tu… m’as toujours protégée. Tu as toujours… été là pour moi… Mère Louve.

Le visage de la jeune femme se dérida un peu à la mention de son surnom. Elle caressa doucement la chevelure de sa petite soeur et murmura :
– Et pourtant, aujourd’hui, alors que tu as besoin de moi, plus que jamais, je suis incapable de te sauver.
– Je ne te reproche… rien. Ce n’est pas ta faute. Le monde… d’aujourd’hui… est cruel. C’est plutôt… à moi… de te demander pardon.
– Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu n’as rien fait de mal ! Tu n’as pas décidé d’attraper ce fléau !
– Je suis… ta raison de vivre. Tu es forte… parce qu’il faut que tu me protèges. Et… malgré tes efforts… je vais mourir… et tu vas t’en vouloir.
– Alors reste en vie pour moi ! Ne renonce pas ! supplia la plus âgée.
– J’ai peur… je dois l’admettre.
– Je ne veux pas que tu aies peur.
– Pas pour moi, articula Magali. Ce n’est pas si dur… de mourir. J’ai seulement envie… de m’endormir.
– Si tu t’endors, tu ne te réveilleras pas. Reste consciente.
– Tu serais… prête… à me faire une promesse… pour que je n’aie plus peur ? demanda la malade.
– Tout ce que tu voudras.
– Alors… promets-moi… de ne pas faire… de bêtises… quand je serai morte.
– Tu ne vas pas mourir, s’obstina l’autre.
– Je suis sérieuse, insista Magali. Je ne veux pas… que tu meures. Je veux ta promesse… que tu n’utiliseras pas… le pistolet de papa… pour mettre fin à tes jours. Je veux… que tu promettes de… vivre.

Un sanglot secoua la poitrine de la jeune femme.
– Tu n’as pas le droit de me demander ça.
– Je le… dois. Je t’en supplie. Tu m’as sauvé la vie… un nombre incalculable de fois. Je veux… que ma dernière volonté… sauve la tienne. Je te dois… au moins ça.
– Tu ne me dois absolument rien.
– Jure, ordonna Magali en réussissant malgré sa faiblesse à adopter un ton impérieux.

Les regards des deux sœurs se croisèrent pendant plusieurs minutes. La plus âgée finit par baisser les yeux et respira profondément.
– Très bien. Je respecterai ta dernière volonté.

Le soulagement se répandit sur le visage de la malade.
– Tu vivras… c’est juré ?
– Oui. Je te le jure. Je suis complètement folle de te promettre ça mais, après tout, j’ai perdu ma santé mentale il y a plusieurs années.
– Merci. Tu n’imagines pas à quel point… tu viens… de me rendre heureuse. Je n’ai plus… peur maintenant.
– Je ne veux pas que tu partes, moi, balbutia la plus grande. Qu’est-ce que je vais faire sans toi ?
– Tu devrais… voyager. J’ai toujours voulu… découvrir. Fais-le… pour nous deux. Et reviens… de temps en temps ici… pour me rendre visite.
– Oui. C’est une bonne idée.
– Enterre-moi… à côté de l’Ancien s’il te plaît.
– D’accord. Je le ferai.
– Merci, Mère Louve.
– J’ai toujours détesté le nom que maman m’avait donné. Merci d’avoir pensé à m’en donner un autre.

Les deux sœurs se sourirent. Puis Magali resserra sa prise sur la main de la jeune femme et chuchota :
– Dans le tiroir… de la table de nuit, il y a… une lettre pour toi. Je l’ai écrite… un peu avant que tu arrives. J’avais peur… de ne pas survivre… jusqu’à ton retour. Lis-la… quand tu seras prête.
– Magali…
– Et prends ça aussi, ajouta la jeune fille, en ôtant une chaîne dorée de son cou.
Un pendentif doré, en forme de feuille de laurier, y était accroché.
– Non ! Il t’appartient ! C’est maman qui te l’a donné ! objecta l’aînée.
– S’il te plaît… je… là où je vais… il me sera inutile. Et comme ça… nous serons… avec toi… toutes les deux.

La plus grande poussa un soupir de résignation et passa la chaîne autour de son cou. Puis elle reprit la main de Magali. Cette dernière frissonna à nouveau et demanda :
– J’ai froid… brusquement. Tu peux me… prendre dans tes bras… pour me réchauffer ?

La plus âgée acquiesça, les larmes coulant de plus en plus sur ses joues. Elle s’allongea en enlaçant la jeune fille puis rabattit les couvertures sur elles deux.
– Merci, murmura la plus jeune. Ne sois… pas trop triste… d’accord ? Je t’aime fort, grande soeur.
– Moi… moi aussi, bredouilla l’autre.

Et puis elles se turent. Parfois, les paroles n’ont plus leur place et c’était le cas à présent. Elles se disaient au revoir. Silencieusement. Au fur et à mesure que le temps passait, Magali respirait de plus en plus difficilement. Sa fièvre ne fit qu’empirer.

Finalement, elle caressa la joue de sa grande sœur, lui adressa un sourire d’adieu et ferma les yeux. Son dernier souffle s’échappa de sa poitrine. Puis elle demeura complètement immobile.

Elle n’était plus.

De gros sanglots secouèrent la jeune femme qui venait de la perdre. Elle étreignit le corps de l’adolescente, en répétant son nom. Puis elle s’extirpa du lit et sortit de la chambre en trébuchant. Aveuglée par les larmes, elle faillit tomber plusieurs fois dans l’escalier en gagnant le rez-de-chaussée. La sœur éplorée se précipita vers une fenêtre et l’ouvrit, tant bien que mal.

Elle inspira profondément l’air extérieur en tentant de contrôler sa respiration. La jeune femme fut prise de violents élancements à la tête, qu’elle serra entre ses mains. La douleur mettait à rude épreuve un esprit qui avait déjà subi de sérieux dégâts. Elle se laissa tomber sur le sol, son corps tout entier secoué de tremblements. Les hurlements qu’elle avait refoulés jusque-là, se frayèrent un chemin hors de sa gorge. Elle s’égosilla.

Elle était seule.

Crédit musique :
Auteur : Glowing Palace Titre : Sincerity
Source : Fugue

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