Marjorie Levasseur – Quoi qu’il nous en coûte

Edwige lit un extrait de : 

Envers et contre tout –
Tome 1 : Quoi qu’il nous en coûte 

de Marjorie Levasseur

C’était une sensation étrange que de se retrouver là, devant cette plaque dorée qui avait remplacé celle de son père. À part le prénom, elle était presque identique.
Grégoire Martin, médecin généraliste.
Ça y est, son rêve se concrétisait ! Enfin ! Presque… Il aurait tant aimé pouvoir partager ce cabinet avec celui qui lui avait donné la passion de cette si difficile discipline qu’est la médecine et voir son nom tout près du sien. Serge et Grégoire Martin, médecins père et fils. Mais voilà, la vie en avait décidé autrement. La vie… ou la mort, avait emporté ses parents quelques mois plus tôt dans un accident de la route. Le pire, c’est qu’il n’avait pas pu en vouloir à un quelconque chauffard. Non, il n’y avait personne d’autre sur cette départementale en cette fin de journée du 19 mai 2012, juste un homme fatigué au volant et sa femme assoupie sur le siège passager, une femme qui avait toute confiance en son compagnon de route et qui s’était donc laissée aller à fermer les yeux quelques minutes… Et qui disait route désertée par les automobilistes, signifiait aucun secours à proximité pendant plusieurs heures alors qu’une seule d’entre elles aurait pu leur sauver la vie.
Grégoire aurait pu arrêter net son internat, ne pas se présenter à la soutenance de sa thèse à quelques mois de l’obtention de son titre de Docteur en médecine et de son Diplôme d’Études Spécialisées en médecine générale, mais il avait voulu honorer la mémoire de son père et exercer la médecine, cette même médecine qui, d’une certaine façon, avait fini par tuer son père. Serge Martin ne comptait pas ses heures et avait coutume de rentrer tard, passant ainsi souvent moins de temps avec sa famille qu’avec ses patients. Pourtant personne ne lui en avait jamais tenu rigueur, car malgré la fatigue accumulée il mettait un point d’honneur à rester disponible pour sa femme et ses deux fils. Le soir où Serge et Isabelle Martin avaient connu ce destin funeste, ils revenaient d’un dîner en tête à tête que le planning du médecin leur avait, pour une fois, permis de s’octroyer. Une petite virée en amoureux, une pause bien méritée, pour se retrouver, passer du temps ensemble sans mentionner une seule fois le travail. Pourtant ce travail avait fini par les rattraper, de la façon la plus horrible qui soit. Serge venait d’accumuler
douze jours de travail d’affilée puisqu’il avait été de garde le week-end précédent et son corps l’avait trahi…
Grégoire poussa un long soupir. Cela ne servait à rien de ressasser tous ces souvenirs. Les choses étaient ce qu’elles étaient, on ne pouvait pas revenir en arrière. Il jeta un coup d’oeil à sa montre : le confrère de son père qui avait accepté, bien qu’à la retraite, de maintenir le cabinet médical en activité en attendant que Grégoire puisse exercer, l’attendait pour 8 heures tapantes. Le Cabinet n’ouvrait pas avant une heure, mais il lui avait proposé de le briefer un peu sur les dossiers des patients qui venaient consulter ce jour-là, histoire de se familiariser aussi un peu avec l’organisation du Cabinet qu’il n’avait finalement jamais connue de l’intérieur. Dans quelques heures, Grégoire serait seul aux commandes du navire et si les patients de son père savaient qu’il débutait, ils n’en seraient pas moins exigeants avec lui. Après tout, il était le fils du Docteur Serge Martin, il se devait d’assurer des soins d’aussi bonne qualité que son père, impossible de faire moins bien. Quelle pression sur les épaules d’un jeune homme de vingt-sept ans, tout juste diplômé !
Grégoire grimpa les trois marches de l’escalier le menant à la solide porte en bois sur laquelle un petit écriteau invitait les visiteurs à sonner puis à entrer, ce qu’il fit. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas pénétré en ces murs. Alors que lorsqu’il était petit garçon et adolescent, il adorait faire des visites surprises à son père sur son lieu de travail pour le voir en action, ses études de médecine lui avaient très peu laissé de temps pour continuer à le faire. En tant que fils de médecin généraliste, il aurait très bien pu effectuer son stage dans cette spécialité dans le cabinet médical de son père, mais il s’y était toujours refusé, ne voulant pas bénéficier d’une quelconque faveur. Il voulait réussir à obtenir ses stages là où il le souhaitait, par lui-même et, de toute façon, étant destiné à effectuer une grande partie de sa carrière aux côtés de son père, il s’était dit qu’un stage auprès de lui n’était pas nécessaire. Il ignorait bien sûr alors que ce praticien si apprécié de ses pairs et de ses patients disparaîtrait aussi tôt.
Grégoire avança d’un pas décidé dans le long couloir sobrement décoré du cabinet, passa devant la porte ouverte de la salle d’attente, vide à cette heure-ci, pour rejoindre le bureau qu’occupait auparavant son père. Il n’eut pas le temps de frapper à la porte qu’elle s’ouvrit devant lui sur un homme de petite taille à la mine joviale, au ventre rebondi qu’avait bien du mal à contenir une chemise blanche à rayures violettes, dépassant allégrement d’un pantalon maintenu par des bretelles d’un autre temps.
— Grégoire ! Ce que vous avez grandi mon petit !
Le jeune homme remonta d’un doigt les montures de ses lunettes sur son nez et offrit un timide sourire au collègue et ami de son père.
— Vous m’avez vu il y a quelques mois, tout au plus, Docteur Gravelin. Ma croissance s’est terminée il y a quelques années déjà.
En effet, les deux hommes s’étaient vus pour la dernière fois aux funérailles de Serge Martin et de son épouse, mais ni l’un ni l’autre ne semblaient vouloir mentionner ce détail.
— Oui, oh, vous savez, la mémoire des dates, moi ! répondit le praticien en levant les yeux au ciel. Mais entrez Grégoire, faites comme chez vous, après tout il s’agit de votre bureau maintenant !
Grégoire franchit le seuil d’un pas hésitant. Y pénétrer en tant que citoyen lambda était une chose, mais le faire en tant que futur occupant des lieux avait une tout autre symbolique. Il était médecin, cela signifiait que la théorie et les stages en tant que novice étaient derrière lui, à présent il était un professionnel, un soignant auquel des personnes allaient confier leur santé.
Les lieux n’avaient guère changé, la simplicité de la décoration, bien qu’élégante, y avait toujours cours. La seule touche personnelle que Serge Martin y avait apposée était les quelques photos de famille qui trônaient sur son bureau, toujours face à lui. La pièce était divisée en deux parties : le bureau proprement dit d’un côté et de l’autre l’espace d’auscultation, dont l’intimité était seulement préservée par un haut paravent en accordéon noir orné de dorures en forme d’arabesques chinoises, un objet qui dénotait un peu dans le style général de la pièce, plutôt ancien, mais auquel son père tenait beaucoup parce que son épouse le lui avait offert. Isabelle Martin était rentrée un soir, excitée comme une puce, d’une de ses journées « brocante » en déclamant à qui voulait bien l’entendre qu’elle avait déniché l’objet parfait pour le Cabinet, et le paravent avait tout naturellement trouvé sa place sans que personne n’ait eu quelque chose à y redire.
— Je propose que nous nous installions tous les deux autour du bureau pour consulter les dossiers de vos patients du jour, Grégoire. Qu’en pensez-vous ?
Le Docteur Gravelin invita d’un geste Grégoire à prendre place derrière la grande table en bois sur laquelle trônait un ordinateur portable dernier cri, seul compromis à la décoration vieillotte des lieux. Les deux hommes s’installèrent, prêts à travailler jusqu’à l’heure d’ouverture du Cabinet.
Grégoire ne vit pas le temps passer. Le confrère de son père avait toujours une petite anecdote personnelle pour chaque patient. En quelques mois, il avait su dresser un tableau détaillé des personnes composant la patientèle de Serge Martin. Chaque petit travers, chaque petite manie étaient consignés quelque part dans son cerveau. Pour quelqu’un qui n’avait pas la mémoire des dates, l’aspirant retraité s’en sortait plutôt bien ! Le jeune homme souriait. Le vieux briscard était comme son père, il avait à coeur de connaître ses patients au-delà du simple aspect médical de leur dossier. Leur situation familiale, les problèmes qu’ils pouvaient rencontrer dans leur vie sociale, tout l’intéressait. C’était tout ce qu’il avait toujours admiré chez son père, cette empathie, cette capacité à aller creuser derrière les apparences du « tout va bien » pour mieux comprendre et soulager ses patients. C’était ce genre de médecin qu’il avait lui-même envie de devenir, même s’il avait conscience du chemin qui lui restait encore à parcourir. Après tout, sa toute jeune carrière commençait à peine…

Crédit musique :
Auteur Max Sergeev Titre : Kilometers
Source : Fugue

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