Inès Abdesselam – Lachaon n’est plus parfait

Cyril Mikolajczak lit un extrait de : 

Lachaon n’est plus parfait

de Inès Abdesselam

Lachaon était un adolescent parfait. Il avait des traits parfaits, un corps parfait, des cheveux parfaits. A l’école, il avait des amis parfaits, des résultats parfaits. Ses parents le considéraient comme un enfant parfait et Lachaon considérait ses parents comme des parents parfaits. A sa connaissance tout le monde était aussi parfait que lui. Son passé, son présent et son avenir étaient parfaits tout comme ceux de son entourage. On ne pouvait agir plus parfaitement que lui.

Mais voilà c’est qu’il ne l’est plus. Il ne le sut pas tout de suite. C’est en observant ses semblables, si l’on peut dire, qu’il remarqua chez eux cette singularité dorénavant absente chez lui. Il ignore les origines de cette soudaine distinction. Mais la différence qui existe entre lui et les gens qui l’entourent, est flagrante et déstabilisante. Il est désormais incapable de les comprendre, de se conduire comme eux, de partager leurs centres d’intérêts. D’ailleurs, il ne se souvient pas un jour en avoir été capable. Ils semblent si sûrs d’eux, si déterminés, si robustes, presque invincibles et lui est si gauche, si mal à l’aise, si vulnérable. Tout en eux lui est étranger. Il est un étranger.

Il ne les supporte même plus. C’est horrible, il ne supporte plus son existence qui en devient risible. Il n’a rien à faire là, pense-t-il alors qu’il est à la fenêtre de sa chambre. Il a vécu jusqu’ici dans cette petite chaumière douillette de bois. Sa chambre est au premier étage et de là, Lachaon a une vue sur l’effroyable jardin juxtaposé à la maison. La petite fille qu’il a sûrement auparavant appelée « petite sœur » s’y amuse beaucoup trop à sentir le parfum des fleurs parfaitement regroupées en massifs. Ce geste lui inspire un amer déplaisir. La parfaite personne sait profiter des plaisirs simples de la vie. « Quelle fadaise », pense-t-il. La futilité de leurs existences n’en est que plus réelle. Ils se donnent tout entier à des vies dérisoires. Mais Lachaon ne peut leur en vouloir. Il sait qu’ils ne sont que des victimes. On lui a comme soufflé cette conviction qui l’obsède depuis peu. Ce sont les victimes d’un fatalisme grotesque, d’une mise en scène cruelle. Ils ne sont pas les maîtres de leurs vies, on les contrôle. Ils ont tous ces mêmes désirs et ces mêmes aspirations déterminées. Ils ont tous une place bien définie dans la communauté qu’ils ne quitteront jamais. C’est un sentiment étrange de savoir de telles choses mais de n’en rien comprendre. Ses parents lui ont-ils seulement une fois montré, lui ont-ils seulement parlé ? Les souvenirs sont vidés de toute parole, alors qu’il regarde ailleurs. Les questions se bousculent, elles en perdent leur importance. Sens, le maître mot. Quel est le sens de tout ceci, de la levée le matin, du coucher le soir, du sourire et des larmes. Les images que lui renvoie ce monde, perdent de leur intensité au fil des jours. Il voudrait crier, courir, détruire, mourir peut-être. Cela changerait peut-être quelque chose. Il les suivrait tous, les hommes, les femmes, qui lui parleront enfin.

La nuit, il est libre. Il part de la maison discrètement – toutes actions de ce type ne doivent être remarquées – et prend le sentier. Tout le monde est rentré, le soleil va bientôt se coucher. De ce point de vue, la perfection se traduit par une synchronisation parfaite de tous les êtres vivants à chaque minute, à chaque seconde. Sauf pour Lachaon qui va passer la nuit à errer dans le village. Toutes les habitations sont en bois et d’égale grandeur. Elles sont dominées par un château sans vie et disposées de telle façon qu’en les considérant en hauteur, elles forment une spirale, métaphore cynique. Il s’en est aperçu, posté sur la terrasse surélevée du château abandonné. Il adore se tenir là pour contempler la cité parfaite. Lachaon trouve évidemment étrange qu’un tel château tombant en ruine puisse exister là et que personne ne semble l’avoir remarqué. Il faut dire que les parfaites personnes ne regardent jamais plus haut qu’elles ne le doivent ou ne le sont autorisées. L’accès à ce domaine est donc presque facilité et Lachaon n’a aucun mal à s’y rendre. Il n’ose néanmoins pénétrer dans l’édifice, l’immense parc qui l’entoure lui suffit grandement. Au centre de celui-ci, se tient un imposant motif floral qui dessine un « F ». Même dans l’obscurité il apprécie l’incroyable scintillement des fleurs et des arbres de ce jardin dont l’imperfection en est sûrement l’origine. La fragrance si douce qui y règne, le trouble. Il se sent particulièrement bien ici, il est comme chez lui.

Cet endroit est la preuve qu’une autre vie existe. Il est maintenant certain que cette perfection est anormale et que les parfaites personnes doivent être délivrés de ce joug. Ce n’est donc pas pour rien qu’il n’est plus parfait. On l’a libéré pour qu’il les délivre ensuite. Il ne sait comment prendre cette sorte d’honneur qu’on lui fait. Il va devoir faire preuve de courage et de discernement, se montrer digne de ce devoir. Enfin c’est ce qu’il se plait à croire.

Crédit musique :
Auteur  Hani Koi Titre : Wishington
Source Fugue

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