Chris Simon – Brooklyn Paradis

Edwige lit un extrait de : 

Brooklyn Paradis – Saison 1

de Chris Simon

Courtney avait dû rater une rue. Elle se retrouva face au fleuve, ne pouvant avancer plus loin. Le quartier désolé ne lui inspirait pas confiance. Comment pouvait-on habiter dans ce coin ? Certes, la vue sur Manhattan était épatante, cependant, elle préférait de loin sa coquette maison de trois étages dans le quartier de Brooklyn Heights. Elle entreprit le grand tour du parking, la marche arrière n’était pas son sport favori. Dos à la rivière, elle l’aperçut. Posé au milieu du parking désert. Noir et cossu. Une vision surréaliste comme elle les aimait. Il semblait crier, implorer qu’on s’intéresse à son sort, qu’on l’adopte. Elle ne remarqua pas le fourgon violet, tellement elle était obnubilée par la présence insolite de ce canapé. Elle ne pouvait pas laisser passer une occasion pareille, au diable les résolutions, les promesses à son mari… Elle coupa le moteur, jeta un coup d’œil circulaire sur le parking et s’aventura hors de sa Cherokee. D’un pas méfiant, elle tourna autour de la chose. Le cuir approchait l’état de parfaite condition. Elle posa une main sur l’assise, tâta les coussins. Ils étaient fermes, très fermes même. Un frisson d’excitation lui remonta tout le long de la colonne vertébrale.

Pétrifiées par l’apparition sur le parking, elles observèrent, muettes un moment, la blonde huppée tournant autour d’un canapé. Elles n’avaient jamais vu ça en trois ans de tapin. La plus maigre des trois, Diamond, aux pommettes saillantes et au cul haut, déclara à voix basse :
— Ça sent la Fed…
— Qué ça la Fed ?
— FBI. Qu’est-ce que tu crois qu’une blonde en Prada viendrait foutre ici ?
— Chercher son mari !
Les trois pouffèrent, mais la peur reprit vite ses droits et Diamond murmura à la Brésilienne, Rosie, fraîchement débarquée de Sao Paulo.
— Toi, tu te zippes le fourneau. Avec ton accent, on se fait coffrer d’office.
La troisième plus en chair, qui s’appelait Billie Piper, frappa deux coups à la porte arrière de la camionnette et scanda dans un souffle :
— La Fed. Pas un bruit. On s’en charge.
L’alerte lancée, elles avancèrent groupées. Diamond avança derrière Courtney et engagea la conversation sur un ton anodin :
— Vous cherchez quelqu’un ?
Courtney sursauta, puis se retourna. Les trois femmes, comment dire, étaient plutôt… Plus walkyries que ménagères. Plus chevalines que poupées et un peu trop maquillées.
— C’est votre canapé ?
— Non.
Diamond se tourna vers ses consœurs et leur demanda.
— C’est à vous ?
— Non. Il était là quand je suis arrivée pour prendre mon café, répondit Billie Piper en lui glissant un clin d’œil.
Diamond continua.
— Pourquoi, il vous intéresse ?
Billie Piper posa une main sur l’accoudoir, le caressa.
— Du tout cuir.
— De la croûte d’agneau, répondit Courtney qui tentait de se familiariser avec ces drôles de femmes.
Billie Piper posa délicatement ses fesses sur le coussin, croisa les jambes, imitant ce qu’elle pensait être l’attitude d’une dame du monde.
Courtney, par expérience, savait qu’il fallait faire vite avant que d’autres viennent lui rafler son butin.
— Vous m’aideriez à le mettre dans ma voiture ?
Les trois prostituées se tournèrent vers la Cherokee et échangèrent des regards éberlués. Elle les prenait pour des déménageurs. Ça dépassait les bornes. Soit l’agent se foutait de leur gueule, soit la Fed était sur du plus gros poisson qu’elles. Avec les agents de la Fed, il fallait s’attendre à tout. Billie Piper empoigna le canapé et ni une ni deux le souleva pour se débarrasser de l’intruse. Elle le relâcha aussi sec. Courtney n’avait même pas eu le temps de se baisser.
— Ça pèse une tonne, darling. Je n’ai pas envie de me faire un tour de reins ! Des lombaires en bonne santé, c’est primordial dans mon mét… dans la vie.
Billie Piper s’était reprise de justesse. Il fallait vraiment régler la situation avant que l’une d’elles ne se trahisse.
— Si nous nous y mettons toutes ensemble…
Courtney ne tenait pas à rester trop longtemps sur ce parking lugubre. Rosie, d’un regard, demanda à Diamond si vraiment Courtney était un agent fédéral puis se joignit à elle et Billie Piper autour du canapé. Dans le doute, toutes préféraient obtempérer et sortir de la situation au plus vite, d’autant plus qu’elles avaient un client dans le fourgon et qu’il pouvait profiter de la situation.
Les trois walkyries en équilibre sur leurs quinze centimètres de talons fins, seins, culs moulés dans du similicuir ou de la guêpière, bandèrent leurs muscles, y injectèrent toute la testostérone qui leur restait et hissèrent le canapé dans la Cherokee. La portière ne fermait pas. Courtney ne s’en formalisa pas. Elle sécurisa le meuble avec des tendeurs qu’elle gardait toujours fixés à l’arrière, au cas où… Satisfaite, elle leur tendit du bout des doigts trois billets de vingt dollars et fila dans son 4×4.
Les trois transsexuels en restèrent comme deux ronds de flan. Un agent fédéral qui les pourlichait pour charrier un canapé. Ça craignait. La Fed était sur du lourd. Les filles feraient bien de se faire oublier et de disparaître quelques jours.

Crédit musique :
Auteur : Max Sergeev Titre : Ustal
Source : Fugue

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