Paul-Eric Allegraud – Poljack : Les sbires d’Agouna

Jean-Benjamin Jouteur lit un extrait de : 

Poljack – Les sbires d’Agouna

de Paul Eric Allegraud

Je finis juste de taper mon rapport quand Carmen se décide enfin à sortir de la salle de bains. Elle a l’air détendue et me gratifie même d’un pâle sourire, en me disant « la place est libre ». C’est vrai que moi aussi, j’ai bien besoin de passer sous la douche. Et elle, elle a besoin d’un peu de temps. Pour fouiller. Parce que c’est exactement la suite que j’imagine : elle va chercher le parchemin et tenter de disparaître. Sauf qu’elle ne trouvera rien. Le parchemin, il est dans le bureau du shérif, et c’est moi qui l’ai laissé.

Ça vous en bouche un coin, pas vrai ? Quand je vous ai dit que le précieux document n’était plus en ma possession, vous avez tout de suite pensé que le shérif nous l’avait subtilisé, qu’il était de mèche avec les Zamari… Vous croyez peut-être aussi qu’il m’a surpris, quand il s’est présenté ? Alors là, vous me vexez, vous doutez de mon intelligence. Ou alors vous ne connaissez rien des États-Unis. Alors apprenez ceci : un shérif n’est pas nommé, mais élu. Il est donc membre de l’administration et il suffit d’aller sur le site de la municipalité pour trouver son nom. À partir de là, tapez le patronyme en question sur n’importe quel moteur de recherche, et, pour le cas qui nous intéresse, vous voyez apparaître quantité d’articles de journaux vantant les exploits de l’agent spécial John-Jack O’Brien, enquêteur du FBI, avec sa photo en prime. J’ai découvert ça le soir de sa première visite, ça ne m’a pas pris cinq minutes, et comme je vous l’ai dit, je suis assez doué pour jauger les gens. Alors quand O’Brien, après son petit discours, a poussé le carton devant moi, les affaires qu’ils avaient trouvées dans la Taurus, et demandé de vérifier si tout y était, je me suis exécuté. Carmen était restée sur sa chaise, le visage fermé. J’ai profité de la situation. Je lui ai fait signe que c’était OK, et elle s’est levée pour sortir. Je lui ai laissé prendre de l’avance, je savais qu’elle ne se retournerait pas, et j’ai discrètement sorti le paquet que j’ai déposé sur la table. Puis je l’ai suivi. Et vous me demandez pourquoi ! Ce n’est pourtant pas compliqué. Même si à ce moment-là, je n’avais pas encore lu le rapport d’Automne, j’avais suffisamment de présomptions pour ne pas prendre le risque de laisser le parchemin à la portée de ma partenaire. Quoi d’autre pouvait l’intéresser ? Et si l’objet possède une certaine valeur en lui-même, pour moi – et pour les sbires d’Agouna – c’est le texte qu’il renferme qui est important. Et ce texte, il est déjà en France sous forme de fichier numérique. Alors j’ai décidé qu’il était temps de changer les règles du jeu, entre la belle Carmen et moi, et j’avais là l’occasion idéale pour l’obliger à abattre ses cartes.

J’ai volontairement mal refermé l’ordinateur, afin qu’elle tombe directement sur le message d’Automne en l’ouvrant, puis je suis passé dans la salle de bains. Je suis même resté un peu plus longtemps que nécessaire sous la douche, je voulais qu’elle soit sûre de sa défaite. Quand je ressors, elle est assise devant l’ordi ouvert, son Glock posé sur la table, à portée de main.

— Où est-il ? me demande-t-elle.

— Hors d’atteinte.

— Tu l’as laissé au shérif, c’est ça ?

— J’vois que tu comprends vite, bravo.

— Putain, mais pourquoi t’as fait ça ?

— T’allais m’le voler, pas vrai ?

— …

— Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? Tu vas m’tirer dessus, ou me donner des explications ?

— C’était pas prévu, au départ. Je savais même pas qu’j’allais te rencontrer.

— Vas-y, raconte !

— Il y a un peu plus d’un mois, Cénite a téléphoné à mon père. J’étais là. Et comme on partage tout, il avait mis le haut-parleur.

— Et cette histoire t’a fait dresser l’oreille.

— Tu parles, qu’elle m’a intéressé. Je t’ai menti, le prof qui nous en avait parlé était un des rares défenseurs des archéologues, et moi, je m’étais prise de passion pour cette affaire. J’en connaissais à peu près tout ce qui en avait trait. Mais mon père n’était pas intéressé, alors cet imbécile de Cénite a voulu faire cavalier seul. Il avait l’intention de voler la statuette d’Agouna.

— Et c’est comme ça qu’il a dû se faire prendre…

— Il y a des chances, oui.

— Ensuite ?

— Ensuite, j’ai décidé de creuser. J’avais l’adresse du professeur Cropol, j’ai décidé d’aller lui rendre visite.

— En stop ?

— La faute à pas d’bol. J’avais explosé le moteur de ma Mustang, trois jours avant.

— Et je suppose que tu n’avais jamais reçu de proposition d’embauche d’un hôtel ?

— Non, j’avais trouvé l’adresse sur internet, je pensais juste y passer une nuit ou deux.

— Et tu es tombée sur moi…

— Là, j’dois dire que je suis surtout tombée sur l’cul, quand j’me suis rendu compte que tu poursuivais la même chose que moi.

— Et t’as décidé d’me coller aux basques.

– Ouais. Et puis… tu m’as tout de suite plu.

— Hum, hum. Tu t’es servi de moi, en quelque sorte.

— J’dirais plutôt qu’on s’est servi l’un de l’autre. Mais j’te jure qu’j’étais sincère avec toi quand… Enfin tu vois !

— Quand on baisait, tu veux dire ? Mais t’avais quand même l’intention d’me voler.

— En fait, je n’sais plus trop, là. Je n’savais plus vraiment où j’en étais. Et puis quand j’ai découvert que sans le savoir, j’avais travaillé pour l’état, ça m’a mise hors de moi.

— Je ne travaille pas pour l’état, je travaille pour l’agence Automne.

— Qui, elle, travaille pour l’état. C’est pareil.

— Il lui arrive peut-être, de temps en temps, de sous-traiter quelques affaires…

— Et on fait quoi, maintenant ?

— Je n’sais pas, c’est toi qu’as l’flingue… Tu veux faire quoi ? Me descendre, ou m’embrasser ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.