Zoé – Solstice : Insouciance

Aurora Clerc lit un extrait de : 

Solstice – Insouciance

de Zoé

1. Solstice

Nous voilà seuls, à présent, et vous tenez entre vos mains mon journal nommé Solstice.

Je ne pensais pas que ce jour arriverait si vite. Ce journal contient toute mon âme, ma vie, mes espoirs, mes rêves, mes désirs, mais aussi mes cauchemars, mes craintes, mes pleurs et j’en passe. Il en va de l’humanité et de son histoire. C’est pour vous dire combien sa valeur est grande.

Si vous commencez à lire ce journal, je vous prie de le lire jusqu’au bout, car j’ai beaucoup à vous partager…

Mon nom est Tamara Black.

2. Ma vie

Ma vie, celle d’autrefois, était une banale routine. Je fréquentais un lycée de la grande ville chic de  Lyon, en France, à quatre cent soixante-quatre kilomètres environ de la capitale. La fille que j’étais ne me paraissait pas intéressante, à l’époque. Je mesurais un mètre soixante-douze pour soixante kilogrammes, j’avais la peau brune, les yeux noisette et une chevelure couleur châtain (voire chocolat). J’étais âgée de dix-huit ans et je me sentais perdue. Et là, vous vous dites : « Comme la plupart des jeunes à son âge. » Et moi je réponds qu’il est aisé pour nous de réduire les problèmes du monde à une simple généralité qui trouvera sa solution avec le temps. Le temps, parlons-en. Si vous pensez, vous qui lisez mes mémoires, avoir tout l’avenir devant vous parce que vous êtes jeune et en bonne santé, retenez ceci : les pires moments surviennent toujours quand on les attend le moins. Combien de fois avons-nous entendu ce vieil adage qui, croyez-en ma propre expérience, est on ne peut plus vrai ?

 

3. Le commencement

C’était la rentrée. Le premier jour de mon année de terminale. Comme à chaque fois, on avait terminé un peu plus tôt pour reprendre deux jours plus tard, car, souvent, la plupart des nouveaux élèves n’étaient pas encore arrivés. Après avoir récupéré mes livres de cours, je repris le chemin de la maison.  En route, je me rappelle m’être demandé ce qu’il adviendrait de moi si je trouvais quelque chose de passionnant à faire cette année, au lieu de rester prostrée à l’instar de toutes les autres. Le regard et la tête baissés, j’avançai en silence. Et quelques mètres plus loin, un magnifique journal à la reliure en cuir luisante à serrure cadenassée en argent se trouvait à mes pieds. Je le ramassai ! Regardant aux alentours si personne n’était à sa recherche, j’attendis que quelqu’un se manifeste. Mais ce ne fut pas le cas. Sans même réfléchir ni savoir pourquoi, je l’emportai avec moi.

Deux journées passèrent et nous eûmes enfin nos emplois du temps définitifs. Apparemment, un nouvel élève devait arriver sous peu. La semaine se passa néanmoins sans lui. Quant au  journal que j’avais récupéré, je l’avais laissé au fond de mon sac. Je ne me décidai à le sortir qu’à la pause déjeuner, le vendredi de cette semaine-là. Son cadenas s’ouvrait sur simple pression. Calée confortablement sur le banc de la cour, je débutai ma lecture. Elle fut le commencement d’une avancée majeure…

1er avril 1653 

La pension est calme et tout le monde est au lit. Je suis la seule éveillée, et je vous écris, cher journal, éclairée à la lueur d’une bougie. Aujourd’hui est comme hier et hier comme aujourd’hui. Je n’ai rien d’important à vous compter, mais je continuerai à vous écrire, pour oublier ma solitude. J’entends du bruit dans le couloir… Je vous laisse, cher journal. 

5 avril 1653 

Comme à mon habitude, je me tenais seule d’un côté de la cour, n’attendant rien qui puisse réjouir mon cœur, ce jour, comme ce fut pour les autres quand elle s’avança vers moi. Elle se mit à ma droite et m’adressa au début, pas un mot, je fusse, au commencement intimidée. Puis tournant sa face vers moi et me souriant, elle me dit : « Mon nom est Anne, mais j’ignore mon patronyme, et vous ? » À ce moment-là, cher journal, les mots me manquèrent, j’ouvris la bouche, mais aucun son audible n’en sortit. La joie me ravit le cœur, c’est exactement cela ! Toutefois, après m’être remise de mes émotions, je lui répondis : « Mon nom est Louise, et tout comme vous, j’ignore mon patronyme », et je lui souris à mon tour. Je sentis que mes instants de solitude allaient prendre fin. 

Vraiment, ce journal me parut étrange. De nombreuses feuilles avaient été déchirées au début, et son écriture datait du dix-septième siècle. Peut-être était-ce un « journal de parade »  inventé de toutes pièces. À ce moment-là, je me sentis moins coupable de sa lecture. À ce moment-là, je pensai vraiment qu’il avait été imaginé par quelqu’un de notre siècle. J’en étais loin.

4. Aronn

Un mois. Voilà le temps qu’il fallût au nouvel élève pour arriver dans notre établissement. Nous ne fîmes pas sa présentation, si bien qu’il passa presque inaperçu entre nous.

Mais ce jour-là était différent des premiers jours durant lesquels il s’asseyait dans son coin, une capuche sur la tête. Il était beau de figure, mesurait un mètre quatre-vingt-six, avait la corpulence d’un athlète ou d’un soldat. Il avait les cheveux bruns, les yeux gris, les traits fins et durs, harmonieux. Ce qui me frappa le plus chez lui, c’était l’expression de son visage. On aurait dit qu’il était… perdu. J’ai donc décidé de m’en rapprocher. Durant la pause, je le vis assis seul sur un banc. D’un pas lent et assuré, je m’avançai vers lui. Que lui dire ? Je l’ignorais. Tout ce que je savais à cet instant, c’est que je devais lui parler. Quand j’arrivai à sa hauteur, il ne leva pas la tête. J’émis un raclement de gorge. Rien. Un soupir. Pas de réaction (il m’avait fallu deux semaines avant de me lancer).

— Dis, excuse-moi, on est dans la même classe, et comme tu es nouveau et que… hum… comment dire…, je suis disponible pour discuter un peu.

—…

— Tu… tu t’en sors dans le lycée ? Tu arrives à t’y retrouver ou tu as encore besoin d’aide ?

—…

— Désolée. Au fait, moi c’est Tamara, et toi ?

—…

Autant dire que la dernière fois que j’eus une conversation aussi animée, c’était chez notre tante Diane, à la campagne ; j’étais seule dans une pièce, parlant à moi-même.

— Très bien, j’ai compris le message. Je ne t’ennuie pas plus longtemps, lui dis-je découragée.

Je partis en courbant l’échine. En relevant la tête quelques pas plus loin, je vis le visage d’Annabelle. Annabelle était une amie d’enfance, une jeune fille à la peau claire et aux longs cheveux châtains et raides. Elle s’était détournée de moi, il y a quatre ans, et s’était faite de nouvelles amies. Elle me regarda un bref instant de ses yeux bleus, comme désolée, avant de reporter son attention sur ses compagnes. L’échec de mon approche avec Aronn se fit plus lourd sur ma conscience quand je l’aperçus. Je détournai à mon tour mon regard d’elle, pris une longue inspiration et expirai pour repartir, quand…

— Aronn. Moi, c’est Aronn.

La voix dont j’attendais qu’elle se manifeste quelques minutes plus tôt s’adressa à moi. Lentement, je me tournai pour faire face à mon interlocuteur. Il me fixa. Il se leva et vint à moi.

— Tu m’as proposé de me faire visiter le lycée ?

— Euh… oui… Oui, bien sûr.

— Merci.

Rien de plus, rien de moins.

 

5. Liens

Deux mois s’étaient écoulés depuis la rentrée, et un mois  séparait ma première discussion avec Aronn de ce jour dont je me souviens. On se parlait peu, mais on passait notre temps au bahut ensemble. Peut-on dire que c’était une bonne chose ? Certainement. Je n’étais plus seule. Peut-on dire que l’on était amis ? Peut-être. Je ne connaissais pratiquement rien de lui, mais lui non plus ne savait pratiquement rien de moi. Il faut dire que l’on se fréquentait depuis peu. Et de savoir seulement que quelqu’un passerait la journée avec moi me satisfaisait.

Le journal que j’avais récupéré sur le chemin du retour était encore en lieu sûr dans mon sac. Malgré l’histoire troublante, je continuais ma lecture.

10 avril 1653 

Anne. Quel prénom merveilleux pour une personne formidable ! Quelle chance j’ai ! Je me mets à la regarder durant nos temps de jeux dans la cour. Je la respecte déjà beaucoup. 

12 avril 1653 

En marchant dans le couloir menant aux chambres, cher journal, je surpris une conversation entre une dame et la directrice de l’orphelinat. L’échange fut vif. Il semblait qu’elles se disputaient. Quand elles eurent fini, la directrice s’en alla vers ses appartements, tandis que l’autre dame ne fit aucun geste. Lorsque cette dernière se tourna et que j’aperçus son visage, je ne la reconnus point. 

16 juin 1653 

Un couple se présenta ce jour à l’orphelinat. Il était élégamment paré. Il fut accueilli par madame la directrice qui semblait ravie de le voir. Le soir même, on apprit au réfectoire que notre camarade Anne avait été adoptée par ces braves personnes. J’en étais tellement affectée, cher journal, que j’en perdis l’appétit. Qui me protégerait quand tout irait mal, qui me sourirait avant de m’embrasser tendrement sur le front ? Qui pourrais-je bien regarder durant nos temps de pause ? Je n’en fus que plus malade. 

Quelle imagination ! avais-je pensé.

Le lundi suivant, comme à mon habitude, j’arrivai plus tôt devant les grilles de l’école, où j’attendis Aronn. Quelques minutes après, je le vis descendre de voiture, un individu à sa suite. Ils discutèrent, et tout à coup, Aronn parut agité. Par réflexe, je m’approchai de la scène. L’individu de sexe masculin posa alors son regard sur moi. Ils échangèrent encore quelques mots, puis Aronn, à grands pas, se dirigea vers moi.

— Est-ce que ça va ? lui demandai-je. Mais, lui, sans s’arrêter, passa à côté de moi et me dit le dos tourné :

— Mouais. Allez, viens, je ne veux pas prendre un bain de foule.

La matinée s’égrenait en silence. Rien de neuf. Aronn semblait loin comme aux premiers jours. À la pause-déjeuner, après un coup de fil, ce n’était pas mieux. Le repas fini, nous partîmes nous mettre sous un arbre de la cour.

— Tu m’as dit un jour que tu étais une enfant adoptée. C’est ça ? m’interrogea-t-il.

— Oui, pourquoi ?

— J’aimerais mieux te connaître. Parle-moi de toi.

Il avait l’air nerveux.

— Je vivais dans un foyer de l’enfance, ici même. J’ai été adoptée par ma famille actuelle à l’âge de six mois. On m’a raconté par la suite que ma mère était trop jeune et ne pouvait donc pas subvenir à mes besoins. C’est pour cette raison qu’elle m’avait placée à l’adoption. En tout cas, ce que je crois, c’est qu’ils servent souvent les mêmes excuses. Au final, je me dis que ça n’a pas vraiment d’importance. Elle est partie et je suis loin d’elle.

Je pris un moment avant d’ajouter : « En fait, je n’aime pas beaucoup parler de moi. »

Il ne dit mot.

— Désolée, je sais que tu veux mieux me connaître, mais…

— Ce n’est pas bien grave, à dire vrai, moi non plus je n’aime pas parler de moi.

— On est deux alors ! lui dis-je, et nous nous sourîmes.

Le téléphone d’Aronn sonna à nouveau. Il décrocha et s’éloigna. Quand il revint, il parut encore plus tendu. Je lui dis donc :

— Je ne te poserai pas de question, si ça peut te rassurer.

Il regarda un moment dans le vide et finit par dire :

— Disons qu’une connaissance de longue date est sur le point de venir me rendre une petite visite. Et je m’en serais bien passé.

Il avait dit ces mots en les crachant, tel un venin.

Crédit musique :
Auteur : Ilya Truhanov Titre : Street tables cafe
Source Fugue

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