José Casatejada – Via Compostella / Fatidique instant / Via Stevensonia

Jean-Benjamin Jouteur lit des extraits de : 

Via Compostela /
Fatidique instant /
Via Stevensonia

de José Casatejada

VIA COMPOSTELA

Le dîner consommé, nous regagnons l’hébergement. Je me glisse au fond du lit et songe à ce que je vis intensément jusqu’à présent. Alors me viennent à l’esprit, les paroles prononcées par Catherine, à Rieutort d’Aubrac. Elles concernaient les stades successifs que traverse le pèlerin au fur et à mesure qu’il progresse. J’en ai distingué quatre depuis le départ, mais il peut s’en présenter d’autres, car le voyage n’est pas achevé. La période la plus nette est, pour moi, la première. Celle où, seul face à l’aventure, une sensation nouvelle de liberté m’envahit au point de provoquer une excitation tangible. Elle semble s’être prolongée jusqu’à ce que la routine quotidienne s’établisse, faisant décliner progressivement l’intensité de l’euphorie. Cependant, sans l’annihiler complètement, à tel point qu’elle reparaît à chaque situation nouvelle, bien qu’elle n’atteigne plus le même degré de paroxysme.

Les rituels établis et intégrés, la seconde phase se manifeste par une période de réflexion, axée sur un sujet essentiel, moi. Une multitude de questions surgissent, de simples à complexes, se rapportant aux actes, aux paroles, aux pensées, au passé, au présent, au futur. Les réponses ne sont pas toujours claires et suscitent parfois d’autres questions qui apportent d’autres réponses. En définitive, la recherche d’explications est fructueuse parce que favorisée par le temps illimité que l’on peut y consacrer. Dans sa globalité, cette phase s’est prolongée environ une quinzaine de jours, par intermèdes plus ou moins prolongés. Elle revient de façon régulière dès que je ressens le besoin de marcher sans parler, de m’isoler mentalement.

Après « moi », il y a « elle ». La troisième période a été la plus longue, jusqu’à présent. C’est celle où les questions se portent sur « nous ». Cette séparation volontaire, imposée par ma démarche, a déclenché en mon for intérieur, une réflexion inattendue et déstabilisante. Elle a mis en doute certaines de mes certitudes. Parfois exaltante, parfois douloureuse, elle m’a été salutaire à terme. À Saint-Jean-Pied-de-Port, je l’ai relatée dans les moindres détails à Sylvie. Elle a parfaitement compris mon état d’esprit. Attribué à une élégie du poète latin Properce, le proverbe « Loin des yeux, loin du cœur » est inapproprié, pour moi. Je peux amoureusement l’adapter en pensant à « elle » et l’écrire : « Loin des yeux, près du cœur ».

La suivante, et actuelle phase, est celle du rapport à l’Autre, plus exactement pour ma part, du contact avec l’Inconnu. Mon naturel timide, voire méfiant, et un faciès de sévérité apparente contribuent souvent à me caractériser comme étant d’un abord malaisé, sinon pis. En fait, c’est davantage pour moi une attitude, un masque protecteur qu’une réelle froideur, mais, qu’en maintes circonstances, j’ai délibérément affiché. Or depuis le début de l’aventure, je me surprends à aller vers les autres. Sans fard ni artifices, sans attendre qu’ils viennent, je les aborde décomplexé, je leur souris, j’éprouve du plaisir à leur contact, je dialogue avec eux. Bien entendu, l’« effet miroir » opère en retour et j’en suis comblé. En tout, il me semble faire les premiers pas !

FATIDIQUE INSTANT

Pendant que Patrice s’octroie une courte sieste, sinon méritée au moins salubre, Sylvaine et Claudia, sa sœur aînée, arrivent. Des paroles émises à voix basse et nous descendons dans le parc, laissant mon compagnon dans les bras de Morphée. Dès que mes chaussures foulent l’herbe rase des espaces verts, un frisson parcourt mon corps. Je savoure l’instant précis où chaque brin se couche sous la semelle, s’écrase avec mollesse et libère ce chuintement caractéristique dû au frottement contre les souliers, tel un soupir répété pas après pas. En harmonie avec le mien, j’écoute le souffle de la marche qui se perpétue à l’infini. Reprendre contact avec la nature suscite la résurrection de mes sens. Inondés de lumière, les massifs s’illuminent de fleurs aux couleurs multicolores. L’intense luminosité me force à cligner des yeux. L’astre radieux réchauffe l’atmosphère qu’une brise légère parfume de senteurs marines et de résine. Les branches d’immenses pins projettent au sol des ombres mouvantes. À couvert sous ces parasols, dont les troncs transpirent une gemme odorante aux nuances de miel, nous gagnons lentement le rivage du Bassin.

Au large, la surface ondoyante de l’eau resplendit sous le soleil. À la moindre risée, elle se disperse en millions de vaguelettes étincelantes au-dessus desquelles rient des mouettes en quête de nourriture. La quiétude de ce panorama idyllique ouvert sur l’horizon m’émeut jusqu’à la fascination. N’y tenant plus, je fonds en larmes et m’éloigne des visiteuses. Sylvaine perçoit le mouvement de repli et me rejoint. Inquiète, elle demande :

– Qu’as-tu ? Tu ne te sens pas bien ?

– Si… Tout va bien, rassure-toi.

– Alors, pourquoi pleures-tu ?

– En voyant le Bassin… si beau… j’ai pensé que…

– Qu’as-tu pensé, Joé ?

– J’ai pensé que… j’aurais pu ne jamais le revoir… La mort m’effraie, répondis-je en retenant mes pleurs.

– Tu es vivant, Joé. Et il faut que tu fasses tout ce qui sera nécessaire pour continuer à vivre. Je ne tiens pas à ce que tu me quittes si tôt.

– Moi aussi, je veux que nous restions longtemps ensemble.

Elle m’enlace, me serre fort contre sa poitrine. Tel que savent si bien le faire les femmes avec les enfants, Sylvaine me réconforte, me câline, chasse mon désarroi. Nous revenons vers Claudia et allons nous asseoir sous les pins où de délicieuses heures s’écoulent à converser.

VIA STEVENSONIA

 

L’ascension du mastodonte de granite continue parmi les bruyères brûlées par les froidures de l’hiver, les myriades de pétales blancs récemment éclos et les conifères épars. Le climat rude de cette contrée sauvage ralentit l’éveil de la nature. D’abord denses, les herbes hautes se raréfient jusqu’à devenir une pelouse rase, résultat, aussi, de la transhumance des troupeaux. L’intense activité de migration saisonnière du bétail, des plaines vers les estives, s’est perpétuée des siècles durant. J’imagine avec peine qu’au début du XVIIIe siècle cent mille moutons broutaient sur le massif du Mont-Lozère ! De nos jours, les montagnes cévenoles accueillent vingt mille bêtes1, tout au plus. Comme en Aubrac, les Alpes ou les Pyrénées, cette tradition pastorale se célèbre par des festivités régionales fort appréciées.

La draille s’étire en une longue courbe vers le sud, jusqu’à une jonction. Une pancarte conseille de filer tout droit et de gagner le village de Finiels en contournant la montagne, si d’aventure surviennent des intempéries. Aujourd’hui, la météo clémente permet d’atteindre le pic sans encombre. Aucune cloche de tourmente ne sonnera pour orienter le voyageur égaré ! Confiants, nous bifurquons à quatre-vingt-dix degrés vers l’ouest, en direction du pic. L’un derrière l’autre, les pas réguliers, la respiration courte, nous gravissons la côte. Au fur et à mesure que nous progressons, le vent vient de l’ouest, souffle de plus en plus fort. Frais et annonceur de pluies océaniques, il picote mon visage et mes yeux aux coins desquels perlent des larmes. Encore une centaine de mètres et nous abordons le pic de Finiels qui ressemble davantage à un plateau qu’à une dent. Loin d’être le toit du monde, ce pic n’est pas moins que la cime la plus haute du massif lozérien. D’ailleurs, à proximité d’un tas de caillasses, un panonceau, tout neuf, indique avec un caractère de solennité : « Sommet de Finiels alt. 1 699 m » !

Des tables d’orientation, placées aux quatre points cardinaux, présentent les extraordinaires panoramas qui nous entourent. Nous nous attardons longuement à celle du sud. Elle aide à découvrir l’exceptionnelle vue circulaire qui, de Nîmes aux confins des monts d’Aubrac, s’offre à nous. À nos pieds, s’étend l’immense forêt domaniale du Mont-Lozère que nous traverserons bientôt. En direction de Montpellier, le Pont-de-Montvert, où nous dormirons ce soir, se cache sous le massif du Bougès. En direction de Perpignan, nimbé de brume, le majestueux mont Aigoual limite l’horizon. En direction de Carcassonne, les abruptes falaises de calcaire du causse Méjean, resplendissantes de lumière, dominent Florac, cité nichée dans la vallée du Tarnon.

Sous le vent qui a forci, nous décidons de pique-niquer en plein ciel, protégés par une énorme roche isolée sur le crâne chauve du géant. Face aux Cévennes bleutées, Jean-Marc et moi grignotons, restant cois, contemplatifs, orphelins de la Terre perdus au sein de la quiétude spatiale. Je romps notre mutisme :

– Il est cocasse de penser que de ce belvédère, Stevenson s’émerveilla devant les mêmes beautés naturelles.

– Qui plus est, un jour de vent violent, ajoute Jean-Marc !

– Oui, mais le vent soufflait du sud. Actuellement, il vient d’ouest et amènera la pluie. Alors des pluies abondantes venues de l’océan s’abattront sur le massif, les eaux ruisselleront et s’écouleront pour moitié vers la Méditerranée, pour moitié vers l’Atlantique. La ligne de partage des eaux se situe là, sous nos fesses !

One thought on “José Casatejada – Via Compostella / Fatidique instant / Via Stevensonia

  1. Entendre lire mes textes me trouble toujours autant, ils ne me semblent pas miens… Merci à Jean B Jean Benjamin Jouteur, un auteur. pour avoir donné vie à ces textes, à Edwige Ivalena pour l’initiative, à mon parrain Jean Ducreux – Romancier, à SAE – Salon de l’autoédition de m’accueillir samedi 1er juin 2019 !

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