Sam Kolchak – Homo Pacificus

Edwige lit un extrait de : 

Homo Pacificus

de Sam Kolchak 

La porte s’ouvrit sur une grande pièce. De nombreux meubles dans un mauvais état démarquaient des zones à la fonction bien établie, tels un salon ou une cuisine.

— Bonjour, dit Shin Aerin qui avança en baissant la tête.

— Hola ! prononça Éva. Vous venez pour le rendez-vous que j’ai pas répondu, continua la Bogotanaise dans un anglais approximatif.

— Effectivement. Nous avons pensé que vous aviez un problème. C’est pourquoi nous sommes ici.

— Nombreux, en plus ! plaisanta la jeune femme en les dévisageant.

De beaux cheveux bruns accompagnaient de malicieux et vifs yeux tout aussi noirs. Les traits légèrement creusés de son visage suggéraient un appétit frugal. Son vieux jean qui s’effilochait à hauteur des chevilles tombait sur ses hanches, tandis qu’un sweat-shirt trop grand glissait sur son épaule et laissait apparaître un pendentif argenté en forme de cœur.

— Vous avez un joli collier ! remarqua Rebecca qui chercha à rassurer la jeune femme.

Dans un mouvement réflexe, celle-ci porta sa main vers le précieux objet.

— Merci. Mes parents ont acheté ce bijou pour moi. Je le quitte jamais.

Tandis qu’elle dissimulait son trésor sous son ample vêtement, son regard se durcit.

— Les étrangers ne sont pas bienvenus ici. Vous avez vu ? Mais moi j’aime tous les gens et vous êtes bienvenus chez moi. On m’a dit de prendre le taxi, plus bas dans le quartier. Je sais que l’hôpital m’attend pour des examens. Si j’ai compris, je suis spéciale. Vous pouvez trouver une solution pour faire des enfants grâce à moi. C’est ça ?

— Oui, confirma le docteur étonné que ses confrères aient pu être aussi loquaces.

— J’ai réfléchi tout à l’heure. Je veux faire les tests.

— C’est une sage décision, en convint l’homme de science. Pouvons-nous commencer maintenant ?

— C’est pas obligé d’aller à l’hôpital ? demanda Éva prise au dépourvu.

— Non. Nous avons des équipements particuliers qui nous dispensent de ce protocole, intervint Rebecca.

La Colombienne les jaugea. Puis elle leur donna son assentiment.

Une grande force de caractère émanait du frêle visage. Elle paraissait plus jeune que son âge. Il était difficile de croire qu’elle avait déjà trente printemps.

Shin Aerin balaya le corps de son scanner et sourit. Rebecca appliqua la tête plate de l’étrange seringue sur le bras de la patiente et procéda au prélèvement sanguin.

— Alors ? s’interrogea la Colombienne inquiète.

— Les résultats dépassent nos espérances, répondit le Voyageur.

La Bogotanaise ne semblait pas surprise. D’ailleurs, ses yeux ne renvoyaient aucune joie.

— Vous êtes docteur, vous aussi ? dit-elle en s’adressant à l’extraterrestre.

— On peut dire les choses comme ça. Avez-vous déjà été malade ?

La jeune femme réfléchit un instant.

— Je crois pas. Mais ici, c’est pas pareil qu’en bas. Il y a pas de docteur. Quand on est malade, on fait avec. On se plaint pas. Quand on dit qu’on est malade, c’est que la mort vient bientôt nous chercher. Alors je sais pas trop. Oh, pardon ! s’excusa-t-elle en changeant d’expression. J’ai pas d’éducation, mais je sais recevoir mes invités. J’ai du café à la cuisine. Mettez-vous assis, je vais faire des tasses.

— Ce n’est pas la peine, intervint Shin Aerin.

— Si ! insista Éva avec un sourire ne souffrant aucune contestation. Vous connaissez pas le café tinto. C’est ce qu’on boit ici. Vous allez goûter.

Elle disparut derrière un immense vaisselier qui délimitait l’espace cuisine. Deux planches, clouées sommairement, permettaient à la partie haute du meuble de tenir en place.

Ils s’assirent sur des chaises aux provenances diverses. Certaines avaient été réparées sans que l’esthétisme soit un souci, mêlant cordages et pièces de ferrailles sorties de la décharge. D’autres semblaient avoir été préservées. Elles étaient juste recouvertes de tâches négligemment nettoyées. De vieux tableaux au style indéfinissable ornaient le mur principal et côtoyaient quelques photos personnelles mises sous cadre. Aucun wall-média, aucun appareil électronique, si ce n’était un archaïque smartglove reposant sur son chargeur oxydé par le temps. C’était cet objet qui avait conduit l’Unité Spéciale au domicile de la Colombienne.

— Vous avez une grande maison, dit Rebecca en élevant un peu la voix.

— Ce n’est pas à moi, confessa Éva. Quand mes parents sont morts, quand j’avais dix ans, mes voisins m’ont gardée. Ils n’avaient pas d’enfant et m’ont aimée comme leur fille. Tout a changé quand ils ont eu des jumeaux. Ils ont pu partir aux États-Unis. Ils avaient touché le gros lot.

— Pourquoi n’êtes-vous pas partie avec eux ? demanda Rebecca.

— Je voulais, mais c’était pas possible. Les autorités voulaient pas. Seuls les enfants et leurs parents peuvent partir. Ils ont beaucoup de chance et peuvent pas rester pour moi. J’ai dit « Partez, je vous aime ». Ils m’ont tout donné : leurs meubles et leur maison. Je les vois sur le smartglove une fois par semaine… Ils me manquent beaucoup… finit-elle par articuler d’une manière tout juste audible, en reniflant comme si elle essayait de retenir ses larmes.

Elle alluma un petit poste radio. Une femme parlait d’une voix suave en espagnol. Elle fit grésiller l’appareil en jouant avec le bouton. Elle s’arrêta sur une musique au rythme entraînant, bien que répétitif, qui lui apporta un peu de réconfort.

À la deuxième chanson, Rebecca tenta de relancer la conversation :

— Tout va bien ? Vous voulez un peu d’aide ?

Personne ne répondit.

L’Américaine se leva d’un bond, suivie par ses coéquipiers.

Éva n’était plus là. Une fenêtre, juste assez grande pour le passage d’un enfant, était béante au-dessus de la cuisinière.

Rebecca se glissa dans l’ouverture avec une facilité déconcertante. Elle aperçut la Sud-Américaine plus loin sur sa droite. Ken l’imita, tout en renversant la cafetière ainsi que divers ustensiles encombrants. Gabriel l’aida à franchir la lucarne en le poussant maladroitement.

— Rattrapez-là ! ordonna Shin Aerin. Faites attention à ne pas provoquer les habitants du quartier. Gabriel, nous ne pouvons pas les suivre. Contactez l’hélicoptère, nous allons tâcher de les pister, continua-t-elle sur un flot de paroles inhabituellement rapide.

Elle sortit de la maison. Des ferronneries obstruaient pourtant chaque fenêtre. Ils n’avaient pas pensé à faire le tour de la pièce afin de vérifier l’existence d’autres issues. Ils s’étaient laissés endormir par la jeune femme.

Rebecca et Ken remontèrent l’étroite ruelle terreuse. La pluie avait rendu le sol glissant et de nombreux détritus plus ou moins gros gênaient leur progression. Ken manqua de tomber à deux reprises.

— Dépêche-toi ! Elle nous échappe.

— Tais-toi et cours, répondit-il agacé.

À la bifurcation, ils tournèrent à gauche. Ils perdaient du terrain.

— Elle est rapide, admit l’Américaine.

Ils crurent entendre des cris accompagnés presque immédiatement d’une bronca. De nombreuses personnes sortirent dans la rue, bouchant le passage.

— Qu’est-ce qu’ils foutent ? gronda Ken.

— Poussez-vous, ordonna Rebecca en prenant garde de contenir sa colère.

Personne ne bougea. Ils durent se frayer un chemin au milieu d’une foule qui les chahuta gentiment.

— Elle n’est plus là, grogna Ken qui sortit le premier.

Il leva la tête et remarqua l’hélicoptère en mode stationnaire.

— Elle doit être juste en dessous, dit-il en pointant l’engin du doigt.

Leurs smartgloves émirent une lumière vive par intermittence. Rebecca activa le sien. Leur position se matérialisa sur une carte. Un point rouge représentait la Colombienne.

— Elle s’est arrêtée dans un bâtiment. Elle se cache, dit Rebecca qui retrouva de l’espoir.

— C’est bizarre, remarqua Ken qui continuait de courir. Elle ne peut pas croire nous avoir semés de la sorte. Elle est trop maligne.

Une porte s’ouvrit, puis une seconde et encore d’autres. L’édifice communal déversa une multitude de personnes qui se répandirent dans les rues annexes.

— Où est-elle ? pesta Ken qui balaya du regard les passants. Là-bas, hurla-t-il en démasquant la Bogotanaise qui repartait de plus belle.

Rebecca consulta son smartglove qui lui confirma l’information.

— Cette fois-ci, elle ne nous échappera pas, promit le Japonais qui peinait à retrouver son souffle.

Les deux partenaires transpiraient et respiraient avec difficulté. Leurs poumons et leur gorge les brûlaient.

La pluie, qui s’était calmée, venait de reprendre et leur apporta une fraîcheur salutaire.

Éva fuyait toujours. Elle emprunta un chemin encombré de planches de bois vermoulues. La pente s’accentua et les pieds des poursuivants se dérobèrent sous leur poids, patinant dans une boue épaisse.

La Colombienne éprouvait quelques difficultés à maintenir la cadence. Cela insuffla une énergie nouvelle à Rebecca et Ken. Ils regagnaient du terrain petit à petit.

Éva les sentait revenir sur elle. Elle se retrancha dans une petite maison délabrée.

Rebecca et Ken arrivèrent à la porte du refuge. Ils étaient récompensés de leurs efforts, mais ne criaient pas encore victoire.

Leur smartglove montrait la jeune femme, blottie dans un coin. Elle ne bougeait plus.

Ken fit le tour de la bâtisse et se posta dans l’angle opposé à celui de Rebecca. Ils surveillaient ainsi toutes les issues possibles et se prémunissaient contre toute nouvelle tentative d’évasion.

Shin Aerin arriva accompagnée de Gabriel et du médecin. Les hommes de main du parrain local épiaient toujours les moindres faits et gestes de l’Unité Spéciale. Cette présence parasitaire avait toutefois l’avantage de tenir les curieux loin de la scène.

— Ken, dit le Voyageur. Restez ici. Nous allons investir les lieux. Je compte sur vous pour stopper toute velléité de fuite de Mademoiselle Neïva.

Le Japonais acquiesça.

— Rebecca ! Rejoignez-nous. Nous entrons, continua l’extraterrestre. D’après mon scanner, Éva est seule dans la maison.

Elle fit signe à Gabriel.

Celui-ci actionna la poignée sans pour autant réussir à ouvrir la porte de fortune.

Il prit deux pas d’élan et défonça la menuiserie d’un puissant coup d’épaule.

Éva ne bougeait toujours pas, prostrée, la tête cachée sous ses bras. Elle pleurait. C’est, du moins, ce que crurent les nouveaux entrants.

Les sanglots étaient étranges. Plus ils prêtaient l’oreille, plus il leur semblait qu’il s’agissait de rires.

— Vous trouvez cela marrant ? s’étonna Rebecca irritée.

Elle s’approcha de la fuyarde et s’apprêta à lui dégager les bras lorsque celle-ci se redressa avec une vivacité stupéfiante.

Des yeux vifs sans charme défiaient les étrangers. Sa stature, ses cheveux noirs et ses habits… Tout y était… Ou presque. Car cette personne n’était pas Éva Neïva.

Crédit musique :
Auteur : Nordgroove Titre : Gravity bass
 Source : Fugue

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