Alain Iametti – Un moment divin

Jean-Benjamin Jouteur lit un extrait de : 

transhumance des métastases

de Alain Iametti

Un moment divin, sublime, irréel, surtout lorsqu’il considérait les visages du public venu assister à la dernière scène de la pièce.

– hé, l’abbé, il marche, ton Lazare ! avait dit Olga.

C’était théâtral… biblique même !

Puis tout s’était enchaîné, le docte docteur était arrivé, avait suivi un moment de flottement, la mémoire lui faisait défaut parce qu’il avait continué de rire à se démonter les côtes… pendant que les sœurs protestaient.

– oh, vous, les sœurs, ça va !

C’était Anna qui causait.

– oui, on l’emporte.

C’est ça, comme un paquet cadeau.

– pas vrai, Igor ?

C’était le toubib, encore un inconnu des steppes orientales, on était envahi. Il pontifia, le peuple se tut, même les colombes s’arrêtèrent de roucouler.

– à présent, il a besoin de calme et de soins.

La Troïka avait ouvert le bahut qui jadis recevait les vêtements liturgiques pour en sortir les nippes du ressuscité, elles prirent les deux valises, jetèrent le tout en vrac, sortirent le manteau fourré de peau de mouton, attrapèrent le gisant pour lui enfiler un pantalon de survêtement, lui passèrent sa parka, lui enfilèrent deux paires de chaussettes, le chapeautèrent. Flo devant, Olga à gauche, Anna à droite, la Troïka puissance démultipliée franchit le seuil, le couloir, la porte, chargèrent l’égrotant dans une berline germanique qui démarra instantanément, une belle technologie !

Il était vaseux, conscient… conscient mais vaseux… enfin, il voulait remercier, saluer, s’attarder.

– c’est pas le moment, Charles !

– c’est pas le moment…

La seconde phrase avait été prononcée par le docte slave qui fermait la marche.

Il faisait nuit, la voiture était chaude, il se remit à hurler de rire en souvenance de son gland éructant, de son jaillissement soudain à travers l’espace cosmique, puis il s’était assoupi, longtemps, il ne sut.

Plus tard, il avait senti des draps souples, des mains ailées, des espaces douillets.

À présent, il était assis sur un fauteuil agréable, recouvert de laine chaude ; devant lui, il y avait Anna, l’héritier d’Hippocrate inspiré, deux dames en blouse blanche d’un certain âge et, derrière, les deux mains dans la poche de son tablier, tels ces kangourous protégeant quelques recels, la donzelle flibustier sibérienne.

– eh bien, comment va notre ami ?

Charles fut sérieux, car le docte avait répété la question.

– je peux vous dire que le cœur va bien, le pouls aussi, la tension également. Les prises de sang ont donné d’excellents résultats, reste votre état de santé général, vous avez perdu du poids qu’il faut reprendre, j’aimerais bien… Si vous en avez la force, pouvez-vous nous raconter, succinctement, ce que vous avez senti… je veux dire, votre interprétation… de votre catalepsie… vous voyez ?

Très bien, il voyait très bien.

Le temps s’était arrêté.

Donc… il était dans les réserves et il avait froid.

– les réserves de quoi ?

– si tu l’interromps à la première phrase, il va pas poursuivre… continue, moujik !

Olga venait d’arriver en silence… l’ordre tombait roide… l’Hippocrate se tut.

Son intervention avait jeté un froid, tiens, ça coïncide avec le récit de Charles…

Donc j’avais froid comme jamais j’ai eu froid… Depuis que j’étais arrivé dans la communauté, j’avais froid… à voir les morts, les malades, les infirmes… les maraudes, les vieux, les putes… ça vous rend tout froid !

– les putes ? Charles, tu allais voir les putes ?

– Anna, fous-lui la paix… après tout, il a bien raison d’aller tirer un coup, non ?

Alors, le soir, je me suis couché… c’est tout ce que je sais.

On se taisait, tous se méfiaient de l’injonction d’Olga, peut-être que le récit était terminé.

Alors je ne peux pas dire qui c’était, peut-être moi, j’ai fait le chemin vers le monde des morts, si, si, le monde des morts, il descend dans le noir, dans les abysses, dans les ténèbres.

J’ai vu beaucoup de gens que j’avais rencontrés, même que j’ai vu Matthias, ça me revient, il était là au clavier, il jouait, il me regardait, j’ai vu le violoneux polonais aussi, il me montrait ses doigts… d’autres aussi : des copains d’études, mais vieux, vieux… j’ai vu l’horreur, il y avait un barbu exilé à Londres qui pleurait comme une Madeleine, il se frappait la poitrine, criait les mots en rhénan, le prophète, celui des US, était là aussi, assis sur une Torah, il comptait des dollars, je vis aussi mon père assis sur une pile du Capital, ses jambes ne touchaient pas terre… plus loin, ma mère lisait un Livre saint.

J’ai eu peur…

– vous n’êtes pas encore là-dedans ! me dit une voix, ici c’est le hangar de l’obscurantisme infini…

L’homme me conduisit vers un hall : il était vide, il n’y avait personne, je m’en étonnais… L’autre me dit :

– forcément, si vous optez pour l’obscurantisme infini, ce sera là-bas… Si vous optez pour l’extase… on ne vous verra jamais ici, puisque par principe l’extase est une forme de vacuité qui n’est pas immobile, qui s’adapte, qui est souple, qui n’est nulle part.

– l’ubiquité en somme, dis-je.

– mais non, seul Dieu réalise cet état !

Je tentai alors d’interroger le peuple sous le hangar de l’obscurantisme infini… mais l’autre intervint pour me l’interdire.

– ah non, c’est trop facile, d’autant qu’ils sont muets, il faut faire un choix de votre vivant, maintenant, définitif, catégorique… pas de demi-mesure.

– d’accord, mais qu’est-ce que le contraire de l’obscurantisme infini ?

– c’est à vous de voir et de savoir, ça fait quarante-cinq ans que vous cherchez, peut-être que vous allez atteindre l’extase et la vacuité.

Je tentai alors de découvrir l’identité de mon interlocuteur, il avait une barbe, c’est tout ce que je sais, peut-être un transfuge !

J’ai regardé un moment l’horreur du hangar, les sujets étaient enchaînés à un double d’eux-mêmes qui leur rappelait tous les travers obscurs qu’ils avaient empruntés au cours de leur vie en entraînant tant de peuples avec eux…

– jusqu’à la fin des temps, dit le barbu.

Alors j’ai repris le chemin dans le sens contraire avec cette question : quelle voie prendre pour atteindre l’extase et la vacuité ?… cette ouverture d’esprit, cette disponibilité, cette conscience souple… ce contraire de l’obscurantisme ?

C’est là que j’ai perdu pied… dans un abysse, un fond cosmique, un trou noir… j’y suis resté, je ne voulais plus remonter, car c’était faire un choix qui m’aurait été fatal.

Je me sentais parcellisé, mon cerveau s’atrophiait, mes neurones disjonctaient, seul mon corps-physique sortit de sa réserve, je suis très reconnaissant à cette partie qui s’est révélée… contre toute attente, c’est lui qui m’a aidé.

Combien de temps suis-je resté dans ce vague profond ?

Je ne sais pas.

Sauf qu’un jour, ce corps-physique détecta un zeste de vie dans le cosmos ambiant, le cerveau végétait.

Il a senti des muscs, des ombres vivantes, chatoyantes, sensuelles, des vagues de parfums qui commencèrent à l’émoustiller.

Il savait, le bougre, mais il avait été mis tant de fois en minorité par le cerveau qu’il avait perdu toute indépendance de raisonnement ; or, mon corps-physique ne raisonne pas, il sent, il sait, il vit… Brusquement, il me dit :

– Charles, on va peut-être découvrir l’extase et sa vacuité !

Alors j’ai vécu un moment nucléaire, un jaillissement spatial, vers la clarté de milliers d’années-lumière, j’ai refait le chemin de la maison des morts, j’ai vu les obtus, les coincés, les obscurs qui vivaient une utopie… À l’opposé, je baignais dans l’espace, la chaleur, la dilatation… c’était sublime, néandertalien… j’avais un gland en forme de totem qui vibrait de joie et j’ai hurlé à cette découverte cette sensation cette renaissance… cette résurrection pour tout dire.

Et là naturellement, simplement, forcément, j’ai su ce qu’était l’extase et la vacuité… une éjaculation vers la lumière.

Le peuple était recueilli, silencieux, frappé d’étonnement.

Anna vint à lui ; doucement, elle dit :

– Charles, tu as vu tout ça ?

– quelle belle histoire ! dit le mandarin.

– Igor, tu ne crois pas ce qu’il dit ?

L’autre prit un air concentré pour…

– physiquement sidéral… littérairement délirant… médicalement nul, mais métaphysiquement peut-être utile.

– alors pourquoi tu nous emmerdes ? Ça lui fait du bien de causer et d’ailleurs c’est toi qui lui as demandé.

– ça lui fait du bien, je consens !

– et l’autre soir, ça lui a fait du bien aussi, non ?… C’était médical ou…

– c’était phallique, ma poupée, c’était phallique et risqué tout à la fois… dit la sommité médicale.

Anna le couvait du regard…

– moi, je te crois, Charles ! Alors tu as découvert l’extase… et l’autre… comment tu dis ?

– il dit la « vacuité » ! dit le toubib.

– c’est beau ! dit Anna.

– ça n’a aucun sens ! dit la science médicale…

Olga le fusilla du regard, on fit silence, tous regardaient le miracle… miraculé… miraculeusement revenu du royaume des esprits.

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