Virginie Lloyd – Quitte à tuer autant le faire dans l’ordre

Virginie Lloyd lit un extrait de : 

Quitte à tuer autant le faire dans l’ordre

de Virginie Lloyd

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Dans le couloir de l’aile ouest, l’odeur de la mort vous enveloppe. L’aile ouest, c’est celle de ceux qui oublient, celle des oubliés. Lily franchit le seuil sereinement, elle n’a pas peur de cette Grande Faucheuse qui s’en prend à plus petites qu’elle. Elle s’imagine la Mort massacrer les neurones de ces pauvres petits vieux, s’amusant avec leurs souvenirs comme un poivrot qui sirote un verre d’absinthe, ce petit breuvage au doux nom de fée bleue. Un coup de baguette magique et le sirop pour la toux de mémé et de pépé devient ce liquide. Ce liquide qui les rend débiles.
On raconte que l’absinthe rend fou et criminel, qu’elle fait de l’homme une bête et qu’elle vous noie dans un avenir sombre et incertain. Lily a ce goût amer en bouche. Elle s’approche d’Éric. Éric, l’infirmier au regard trouble, aux artères souillées par la manigance comme ces vieux verres qu’on vous sert dans ces bars miteux et dont se délectent les criminels. À la tienne !

– 27 –

Aujourd’hui, les allers-retours des saisons n’ont aucune influence sur son esprit gai, enthousiaste et émerveillé. L’évidente fragilité de la vie ne le fait plus frémir, bien au contraire. Il chérit la vie comme le bien le plus précieux. Le bonheur d’Albert exorcise ce temps qui grignote les années.
Henriette admire son ami. Ces séances de lecture hebdomadaires sont comme le goûter du jeudi avec Lily, Jacky et Hubert. Une routine bienheureuse, un parfum verdoyant, une douce liqueur de miel.
Le bonheur est là, chaque vendredi dans cette maison de retraite. Entre les plats de purée jambon, les mémoires filantes et les odeurs de solitude, la poésie est la Muse de ces vieux qui veulent rester vivants. La salle de lecture prend des airs de victoire, de liberté, d’évasion. Les mots font tomber les murs et vous invitent au voyage. L’amitié entre Henriette et Albert et leur amour pour les livres détrônent fièrement la Mort qui rôde souvent en ces lieux. Assise près d’eux, dans un vieux fauteuil Voltaire, la Grande Faucheuse fait une pause bien méritée. Ses mains usées par le labeur sont posées sur les longs accoudoirs rembourrés. Le tissu orné de fleurs rappelle ses bouquets que l’on dépose sur les tombes des défunts. Combien de résidents ont poussé leur dernier souffle dans ce siège ? La Mort sent leur âme et la poésie contée par Albert et Henriette est sa petite bouffée d’oxygène. La Grande Dame à la longue robe noire les envie. Comment peuvent-ils s’évader autant, loin de cette peur de mourir qu’ont les gens de leur âge ? La Mort se dit qu’elle a encore beaucoup à apprendre du bonheur. Elle écoute ces deux esprits bienheureux qui arrosent la vie à coup de poésie. D’ordinaire, ses lectures sont celles des éloges funèbres, des tristes sépultures et des brèves épitaphes mais avec Henriette et Albert, la Mort découvre de nouveaux textes. Elle se dit que les vieillards dans leur chambre, à l’autre bout de la maison de retraite, peuvent attendre encore un peu. Elle, la vieille ridée profite d’une belle cure de jouvence !

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Lily vient enfin d’épouser le bonheur, elle est prête à s’engager sur cette voie de partage, d’amour et de franches rigolades. Elle veut toucher le monde du bout de ses doigts et prendre son destin en main. Mais, comme une sangsue, le mal bégaye dans son cœur et ne veut décidément pas la lâcher. Myope et sourd comme un pot, le bonheur de Lily n’a rien vu ni entendu. Dans ce bus qui l’amène à la maison de retraite, elle sent hurler son ventre. Les tripes à l’air, son cerveau panique comme jamais. Henriette… Henriette.
Lily perd le contrôle. Ses neurones se font éplucher par la crainte. Ils bouillonnent dans un chaudron de malheur. La soupe est prête et Lily n’a aucune envie d’y goûter. Elle, heureuse l’instant d’avant, malheureuse à présent. Assis à la table de la vie, son bonheur partage sa soupe avec la peur, la haine, le mensonge et la vengeance. Lui, le bonheur n’aime pas cette tablée bruyante et malodorante. Il veut bouffer tranquillement, tartiner son pain frais et croquer dans la vie à pleine dent. Mais dans les grands banquets, c’est connu, on ne choisit jamais sa place. À sa droite, la peur lui fiche la tremblote. À chaque cuillerée, le bonheur de Lily reçoit en pleine face des éclaboussures qui font froid dans le dos. À sa gauche, la haine. Elle découpe sa viande saignante et mâche la bouche ouverte. Sous la table, les convives se font du pied. Les cachotteries de l’esprit s’en donnent à cœur joie. Et au milieu de ce joyeux bordel, le bonheur timide et fugitif. Le genre d’invité qui ne se sent pas à sa place et qui se casse sans prévenir.

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