Kim Chi Pho – Le clos des diablotins

Jean-Benjamin Jouteur lit un extrait de : 

Le clos des diablotins

de Kim Chi Pho

C’était un petit clos, appelé le clos des diablotins, composé de soixante maisonnettes réservées aux immigrés et aux catégories sociales défavorisées. Nous habitions au numéro cinquante-trois. C’est une maison sur trois étages, avec un petit jardin plein sud. Celle de Kamel était en face de la nôtre.
En ce temps-là, les téléphones portables n’existaient pas encore, et même dans l’hypothèse où ils avaient existé, nos parents auraient été trop pauvres pour pouvoir nous en offrir. Nous ne recevions qu’un petit cadeau sans valeur à l’occasion de notre anniversaire ou la nouvelle année. Mon voisin et moi, nous communiquions depuis nos fenêtres et aucun riverain ne s’était plaint des nuisances sonores. D’ailleurs, dans ce coin où l’on cache les misères de la société, personne n’avait envie de se plaindre de quoi que ce soit, et tout le monde se résignait à ce que la vie ne soit pas équitable. Chacun essayait de s’en sortir comme il pouvait. Même lorsque Ingrid s’était fait défoncer par son mari alcoolique, ses voisins expliquaient pour ceux qui ne pouvaient pas assister en direct à la scène que la victime avait plusieurs côtes cassées et perdu trois dents, mais personne n’avait envie d’appeler la police.
Kamel, de trois ans mon aîné, et moi, nous allions dans la même école. Comme il lui fallait deux ans pour réussir une année scolaire, nous avions fini par nous retrouver dans la même classe. Bien que je le laisse toujours copier sur moi et que je fasse tous ses devoirs, il redoublait. Quand je suis entrée à l’université, il a abandonné ses études sans même terminer le lycée.
Il est né dans une famille nombreuse, pas aussi grande que la mienne, mais largement au-dessus des familles belges, qui ont deux enfants en moyenne. Sa mère, femme au foyer, donna naissance à six enfants. Son père travaillait comme jardinier dans un parc municipal. Ils se moquaient de l’avenir de leurs cinq filles, et ils plaçaient de grands espoirs en cet unique fils. Mes parents s’amusaient à dire que les Abdoul ne verront jamais la couleur de leur retour sur investissement, étant donné que leur fils, tout ce qu’il aimait faire, c’était de traîner dans les rues avec les autres jeunes du quartier. Kamel était persuadé que les études ne servaient à rien, que c’est la fin qui justifie les moyens. Dans sa vie antérieure, il était sans doute un disciple de Machiavel, voire Machiavel lui-même. Il avait pour principe qu’il valait mieux être craint plutôt qu’être aimé. Il était aimable, sauf si une personne lui causait du tort, alors il devenait impitoyable. Il puisait son adrénaline dans les bagarres avec les bandes de jeunes des quartiers avoisinants. Ses copains le surnommaient « Le caïd », celui qui n’a pas peur de mourir. Mes parents s’inquiétaient de ma fréquentation avec le plus mauvais élève de l’école. Certes, Kamel n’était pas capable d’écrire une phrase sans faute d’orthographe, et il croyait dur comme fer que la statue du lion de Waterloo avait été érigée pour commémorer la victoire de Napoléon sur les Anglais. Pourtant, quand il s’agissait de trouver la solution à tout problème, surtout en matière de plans foireux pour emmerder les professeurs ou les flics, il était imbattable.
Quand les Abdoul me croisaient dans le quartier, ils gardaient une distance exagérément grande, ils donnaient l’impression de voir se promener une truie. Sauf une fois quand la mère m’interpella dans le clos, et grinça bruyamment afin que tout le quartier l’entende :
— Kamel est mon unique fils et il va se marier avec une fille du bled !
— J’espère bien que ton fils unique va se marier avec quelqu’un, ce serait con qu’il se marie tout seul.
Je rapportai cet accrochage à Kamel et on ronchonna sur pourquoi les adultes nous compliquaient ainsi la vie. Avec le recul et en devenant parent à mon tour, je comprends mieux leurs inquiétudes. Ce n’était pas de la haine raciale ou une affaire personnelle contre nous, les tourbillons de la vie les avaient simplement emportés.
D’un côté, il y avait les soucis de type religieux, et de l’autre, des contraintes économiques. Tous les jours, les parents de Kamel hurlaient, voire le frappaient pour qu’il lise le Coran et fasse ses prières, tandis que moi, chaque jour après l’école, je devais aider mes parents à préparer les nems. Nous travaillions dur pour gagner quelques centimes par rouleau. Si après l’acquittement du loyer et les charges, l’achat de la nourriture ; il restait quelques sous à la fin du mois, mes parents les épargnaient pour financer les études de mes frères, de mes soeurs et moi. Toute autre dépense était considérée comme ostentatoire : papa nous autorisait à allumer le chauffage dans nos chambres seulement quand la température extérieure tombait en dessous de zéro.
Pendant que mes amies flirtaient avec les garçons, tous les jours, après l’école, j’aidais maman à éplucher les carottes et les oignons ; puis il me fallait couper les cheveux d’ange et hacher les champignons chinois pour préparer la farce. Il me restait peu de temps pour m’intéresser aux amourettes, et c’était une vraie chance. D’un côté, j’étais inconsciente de mon physique. Et de l’autre, je n’avais pas un sou pour acheter des accessoires qui attirent les regards. En ce temps-là, dans mon royaume, aucune bonne fée avec sa baguette magique transforma mes vêtements de seconde main achetés au marché aux puces ou donnés par la Croix-Rouge et Caritas en robes en soie, avec des chaussures qui brillent et un carrosse doré avec chauffeur pour aller au bal. Mon prince était Kamel, lui non plus n’emmenait pas Cendrillon danser, mais il s’amusait à faire valser le premier garçon qui s’approchait de moi, quelle qu’en soit la raison. Mes souvenirs d’adolescence passés dans ce clos étaient principalement ceux que je partageais avec Kamel, et influencèrent plus tard ma perception de l’amour. Avec mon voisin, la chose la plus compliquée fonctionnait tandis que les situations les plus simples échouaient avec les autres. Inconsciemment, cette image de l’homme rebelle se tissait au fur et à mesure dans ma tête. Plus tard, si j’ai eu tant de galères en amour, c’est sans doute parce que je cherchais à aimer ce type d’hommes « Voyou-romantique », qui est sans foi ni loi, mais en même temps, prêt à mourir pour l’être qu’il aime, loin de l’image des hommes qui me courtisaient en me promettant la lune, mais qui, par contre, annuleraient un rendez-vous à la dernière minute si la météo annonçait un temps pluvieux.
Les années passèrent et je terminai mon diplôme d’études approfondies en administration et gestion. Je quittai le clos des diablotins et emménageai dans un loft luxueux, avec vue sur le bois de la Cambre. Nouvelle vie, nouvel habit, j’échangeai en conséquence mon look de garçon manqué contre celui d’une jeune fille élégante aux lèvres rouges couleur sang. Comme l’avait souhaité Kamel, je dissimulai toute trace de prolétaire dans mon allure, l’illusion était bluffante, on aurait pu presque croire que j’étais la forme humaine de l’Élégance. J’effaçai consciemment Kamel de ma vie, parce qu’il représentait le disque dur de mes années de galère que j’aurais voulu oublier.
Mais, un soir, il était là, en chair et en os, à la sortie de l’immeuble de mon travail. J’étais surprise de le voir, mais pas étonnée qu’il ait retrouvé ma trace. Kamel était comme les Bushmen, un pisteur hors pair d’animaux sauvages : il trouvait tout ce qu’il cherchait.
Beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts depuis l’histoire dans le parking. J’avais beaucoup d’histoires à lui raconter et j’espérais que ce soit réciproque.
— Tu es si élégante, mademoiselle numéro 11 !
— Merci, Kamel, tu n’es pas mal non plus.
J’allais lui faire la bise, mais il me prit dans ses bras et me serra très fort. Quelques passants nous dévisageaient, croyant sans doute témoins d’un viol, il les fit fuir en les fusillant alors d’un regard glaçant.
On alla au O’Wild Geese, notre ancien quartier général. La serveuse nous installa à une table près de la fenêtre. Kamel passa son bras autour de mon épaule comme il en avait l’habitude jadis. J’étais gênée par cette familiarité. Nous n’étions plus des gamins. Je voulus retirer son bras, et puis non, j’étais bien comme ça.
La serveuse passa prendre la commande. Deux Strongbow et des nachos au fromage fondant, comme au bon vieux temps.
— Quoi de neuf ? Tes parents vont bien ?
— Ils sont rentrés au bled.
— Et tes soeurs ?
— Elles sont rentrées au bled aussi.
Je voyais bien que mes questions l’ennuyaient, j’aimerais pourtant que nos retrouvailles soient plus pétillantes, à la hauteur de nos souvenirs d’enfance, mais je ne savais pas par où commencer. Je balayais du regard et fixais un des écrans de télévision suspendus un peu partout dans la salle : il passait un match de Rugby, les Anglais contre les Sud-Africains. Sans doute Kamel avait deviné que j’allais commenter l’essai incroyable de Jonny Wilkinson, alors il me coupa dans mon élan :
— Je vais me marier.
— Waouh ! Félicitations ! C’est qui l’heureuse élue ? Une fille du clos ?
— Oui.
— C’est qui ?
— Devine !
— Sandra ? Non elle n’aime que des romantiques ! Lieveke ? Non, elle préfère les blacks. Jasmine ?
La serveuse interrompit notre discussion en apportant nos commandes. Il prit sa bière, but d’un seul trait, les sourcils plissés et les yeux fermés, pas un seul mot ne sortit de sa bouche.
— Ta mère t’a trouvé une fille au bled ?
— C’est pour te provoquer, bien sûr que je ne vais pas me marier tout seul, sans toi.
— Putain, Kamel ! Ne déconne pas !
Je lançai des injures dans l’air, pris mon verre et le sifflais d’un trait.
Kamel se leva, mais se rassit immédiatement. Il se tourna vers moi, prit ma tête entre ses mains et me fixa droit dans les yeux.
— Linh, regarde-moi !
— Oui, je te regarde !
— Non ! Tu me regardes mais tu ne me vois pas.
Je soutins son regard et n’y vis que la douleur.
Et, tout bas, il gémit, mot par mot, pour que je le comprenne bien :
— Pourquoi aimes-tu tant les porcs de ton club de merde ?
— Putain, Kamel ! Tu es devenu fou ?
Il fonça ses sourcils et poursuivit :
— Si je t’aime, est-ce que ça te regarde ?
Il sortit de sa poche un billet de cinquante euros et le balança sur la table, puis quitta le bar sans se retourner. Je n’avais bu qu’une seule bière, malgré cela je me sentais comme ivre morte. Je n’étais plus certaine de comprendre tout ce que Kamel venait de me dire.
Il faisait référence aux porcs du club d’échangisme.
M’assimilerait-il à Rosa ?
Et depuis quand Kamel, le caïd, citait Nietzsche ?
Ce fut la dernière fois que l’on se vit. Il disparut, puis réapparut vingt ans plus tard, dans le métro parisien, pour tenter de commettre un acte kamikaze.

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