Melinda Schilge – Ciao Bella

Aurora Clerc lit un extrait de : 

Ciao Bella – La vie l’emportera

de Melinda Schilge

Introduction de l’extrait : Ingénieur, Benjamin a appris à ses dépens que l’on peut transformer un drone en arme. Suite à sa rencontre avec Stella, une fillette handicapée, il va se battre contre un projet démesuré qui pourrait mettre les populations en danger.

 

Il murmura :
— Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête…
— Hein ?
— Pardon, c’est une citation. Je ne sais pas trop ce que l’auteur a voulu dire, mais cela me rappelle cet endroit.

 

Stella voulut en savoir plus, il s’exécuta :
— Je me suis rendu à Kefkan pour le travail, afin de vérifier que mon drone pourrait y monter. J’étais épuisé par le voyage à cause de ce vent : des bourrasques répétées qui faisaient pénétrer la poussière à l’intérieur des habits.
— Mais c’était où en Chine ?
Il reprit son souffle et continua comme s’il n’avait pas entendu la question : inutile de lui révéler que Kefkan se situait en Afghanistan.
— Quand le vent s’est posé, la première chose que j’ai vue, c’est un tas d’immondices.
— Des immondices ?
— Absolument.
— Non, mais, des immondices, c’est quoi ? demanda-t-elle, s’impatientant.
Benjamin expliqua :
— Ce sont des déchets. Là-bas, on ne ramasse pas les poubelles. C’est un endroit tellement inaccessible.
Il fit une pause.
— Cependant, en avançant, j’ai été séduit par ce village. J’ai aimé les couleurs des tchadors portées par les femmes et celles d’un marchand dont les épices étaient exposées dans un sac de jute posé à même le sol.
Stella le laissa poursuivre.
— Soudain, des enfants sortaient par une porte. Ils m’ont salué en riant, une fillette est venue et m’a pris la main. On aurait dit une caresse. Et son regard était si doux…
Qu’il aurait pu réconcilier le monde, songea-t-il ; il se sentit idiot de penser cela. Il continua :
— Elle m’a entraîné à l’intérieur d’un bâtiment construit autour d’une cour. Au centre, se trouvait un petit joyau d’architecture. Un peu plus tard, on m’a appris que ce pavillon était une salle de prière où les villageois aimaient se rassembler. Quand on y entrait, on était accueilli par un tapis rouge qui emplissait la pièce.
Il se tut en regardant par la fenêtre ; ses yeux s’humidifiaient.
— La petite fille était… comme toi, ajouta-t-il.
Avec la même soif de connaître chez l’autre ce qui donne sens à la vie, pensa-t-il intérieurement, cette même envie qui, enfant, l’avait poussé de plus en plus loin de chez lui.

 

— Et ? pressa la fillette.
— J’y repense souvent.
Ses lèvres charnues se pincèrent et une lourde amertume se figea sur son visage.

 

Benjamin baissa la tête.
Il ne lui dit pas que ce pavillon avait été pulvérisé par une bombe lâchée par un drone.
Quant à la fillette…

 

Maudit soit Habib Khan !
Il se remémora l’attentat ; vingt-deux personnes tuées. L’image des corps le hantait.
Habib Khan, et son soi-disant projet humanitaire : « Je veux leur faire parvenir des médicaments. En hiver, ils passent parfois une semaine coupés de tout. »

 

— Pourquoi tu n’y retournes pas ? questionna innocemment Stella.
Benjamin ne répondit pas.
À cet endroit s’arrêtait ses rêves. Un homme avait détourné la science de son objet ; pire, il avait utilisé la pointe du progrès contre les innocents.
Et lui, l’ingénieur, il avait gardé le silence.
La peur.
La honte.

Les jours qui suivirent, Benjamin fut taciturne. Ses collègues ne manquèrent pas de le lui faire remarquer. Les souvenirs douloureux liés à l’affaire de Kefkan se ravivaient, et s’ajoutaient au malaise qu’il ressentait dans Prabès, dont chaque recoin respirait encore l’indicible présence de sa tante.
Deux spirales qui se relayaient, et menaçaient de l’entraîner par le fond.

 

Au moment des faits, le drone de Kefkan avait beaucoup fait jaser chez Buleo. Des témoins avaient vu quelque chose voler avant l’explosion. L’Afghanistan subissait des attaques de drones militaires sophistiquées : les policiers afghans en étaient rapidement arrivés à l’hypothèse que l’arme qui avait perpétré l’horreur était de cet acabit. Cependant, les drones militaires étant scrupuleusement répertoriés par les Américains, on avait finalement conclu que l’attaque avait été menée par un drone civil. Buleo et ses concurrents s’accusèrent alors mutuellement, sans parvenir à déterminer qui avait conçu le drone incriminé. Aucune de ces sociétés n’était implantée en Afghanistan et on ne fit pas le rapprochement avec les différentes antennes chinoises : ces deux pays n’avaient rien en commun, si ce n’était cette mince frontière à l’extrémité du Wakhan où se situait le village attaqué.
L’affaire fut vite noyée, les épisodes violents se succédaient depuis des décennies en Afghanistan. Avec une pauvreté extrême, illustrée par de tristes palmarès comme celui de présenter le taux de mortalité le plus haut au monde, ce pays ne pouvait pas se permettre de diligenter une véritable enquête pour établir la vérité.

 

Benjamin n’avait jamais eu le courage de parler. Une partie de lui, infinitésimale, était liée à des atrocités : il le supputait confusément, il tentait désespérément de mesurer sa responsabilité, il s’y épuisait vainement.
Et là encore, malgré les failles flagrantes du projet Junction, il sentait remonter cette lâcheté qui lui collait aux basques, il avait pourtant terriblement envie de s’en défaire. Mais elle grossissait à mesure qu’il se débattait.

 

Le collègue avec qui il aurait pu avancer sur les systèmes anti-piratage semblait en fait réticent à une collaboration. Afin de sortir du cercle vicieux qui le broyait, Benjamin se mit à travailler d’arrache-pied sur une alternative au projet des dronavenues, il s’y consacra avec une ardeur fébrile. Il annula ses rendez-vous.
Ses recherches se fondaient sur les systèmes pneumatiques1 du XXIème siècle. Il étudia de près celui de Prague, toujours opérant, ainsi que celui qui reliait le Parlement français, les services du Premier Ministre et le palais de l’Élysée : ce dernier n’était plus en activité, mais il était maintenu en état de marche en cas de coupure des télécommunications, notamment en cas de guerre. Il se documenta aussi sur des projets en Suisse et en Allemagne. Des microtunneliers permettraient de creuser des tunnels de deux mètres de diamètre sans perturber les activités humaines à la surface : comme le Junction, des drones sous-terrain pourraient livrer les particuliers, directement, dans une trappe accessible des caves. Plus d’embouteillage de camions, des livraisons facilement gérées et sans pollution de l’air.
Après une série de nuits blanches, il réclama un temps de parole pour présenter, au cours de la séance hebdomadaire de pilotage, un rapport digne d’un ambitieux cabinet ministériel.

 

En arrivant, il remarqua l’absence de Tanya. Tant pis, il se lança. Il déroula ses diapositives documentées en les rythmant de gestes expressifs. Il ne tenait plus qu’à la caféine et savait qu’il lui faudrait au moins deux bonnes nuits pour récupérer, mais il était déterminé à aller jusqu’au bout. Une assemblée silencieuse écouta son projet de réseau tubulaire souterrain qui garantirait une sécurité maximale. Il reçut un accueil plutôt favorable, au vue de la digression qu’il proposait.
L’animateur le remercia avec des commentaires encourageants ; Benjamin retourna s’asseoir.
Il y eut quelques apartés. Puis la réunion reprit son cours normal. L’ingénieur évoluait dans une sorte de rêve éveillé, où son projet se mettait au service d’une humanité reconnaissante.
Il se méprit : quand en fin de séance, l’animateur lut le compte-rendu qui serait remis au ministère, il ne mentionna pas les réseaux tubulaires. Seule l’idée de « carrefour intelligent » fut retenue : à l’instar des réseaux internet, Benjamin préconisait que le carrefour dictât la meilleure direction à prendre en fonction de l’encombrement, et non pas l’ordinateur de bord du Junction. Pour lui, ce n’était qu’un détail, une idée annexe.
Il se sentit berné.
Ne comprenaient-ils donc rien ?

 

Il perdit son sang-froid :
— Je ne comprends pas. Il est prévu que les dronavenues respectent la loi qui interdit d’aborder une centrale nucléaire ou un aéroport. Par contre, le fait qu’un drone puisse frôler un lieu public, une école par exemple, ça, ça n’émeut personne ! Ecoutez-moi bien : les drones ne doivent pas approcher les lieux de vie, vous m’entendez ?!

 

Il fulminait, debout, devant un auditoire médusé, et, se tournant vers l’animateur devenu muet, il conclut :
— De toute façon, personne ne veut d’un projet pensé, il s’agit juste de monter un coup de pub !
Il repoussa sa chaise et sortit de la pièce.

 

Il quitta les préfabriqués en maugréant : il participait à un programme qui propulsait un engin potentiellement dangereux vers les populations.

 

Au lieu de se diriger vers la sortie, il marcha devant lui, sur la piste d’essai, les yeux rivés sur le gris du bitume, comme si une urgence vitale lui commandait de cartographier les bosses du terrain. Il refusa de lever les yeux pour se prémunir des drones en vol. Il se dirigeait à l’oreille. Dans son for intérieur restait une question lancinante, douloureuse, qui s’intensifiait : Comment les avertir sans révéler qu’il avait été le concepteur de l’oiseau de malheur de Kefkan ?

 

Il n’avait pas prévu que Tanya l’interceptât, alors que, la bave au coin de la lèvre, il pestait contre lui-même et la bêtise de ses collègues.
Elle, de son côté, se félicitait de rencontrer l’un des ingénieurs les plus réputés, pour vanter la flamme de Buleo. Elle entraîna avec prestance le groupe d’individus en costume qu’elle promenait. Badinant, elle le salua en disant :
— Je vous présente un de nos illustres…

 

Benjamin passa devant, sans un regard pour elle ou ses visiteurs.
— Salut Tanya, lâcha-t-il, outrecuidant.
Il daigna faire un signe de la main. Les représentants de la France admirèrent avec consternation… une vue de dos du fameux ingénieur.

Crédit musique :
Auteur : Gemy Titre : On my roof
Source : Fugue

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