MEG – Les Epureurs

Aurora Clerc lit un extrait de : 

Les Epureurs 

de MEG 

Chapitre 5

Le rythme soutenu des entraînements mettait les organismes à rude épreuve, si bien qu’un candidat fut évacué le lundi matin après s’être blessé sur un parcours sportif. Le lendemain, Clarisa ne put s’empêcher de remarquer le départ de Nel qui s’éclipsait une fois de plus du cours de neurosciences et le suivit dans les couloirs.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Pourquoi es-tu sortie ? Ne t’embête pas pour moi.

— Nel, tu ne peux pas manquer quinze minutes chaque jour. Tu ne trouveras jamais le temps pour les rattraper.

— C’est juste qu’au bout d’un moment, je me pose trop de questions et je décroche.

— Alors, viens !

Nel la suivit à contrecoeur dans une salle d’étude où à peine assise, Clarisa sortit sa polytex agrandie au maximum.

— Allez, assieds-toi ! Tu n’es pas plus mal ici qu’en cours, non ?

Il se laissa convaincre par son air effronté alors qu’elle l’imitait.

— Maintenant, dis-moi. Quelles questions te posais-tu ce matin ?

— Tu sais que tu n’es pas obligée de faire ça.

— Bien sûr, soupira-t-elle. Et toi, sais-tu que je resterai jusqu’à ce que tu m’expliques ton problème ?

— Bon, si je n’ai pas le choix…

Devant l’expression résolue de sa camarade, Nel se lança.

— Il nous a parlé de la myélinisation hier et de la plasticité aujourd’hui. Mais ces deux principes me semblent incompatibles.

— C’est une bonne remarque. Qu’est-ce qui te gêne précisément ?

— Je pense avoir compris une partie. Certains circuits neuronaux vont être protégés pour faire passer l’information plus rapidement. Mais ce processus de myélinisation se construit jusqu’à l’âge de six ans. Alors comment le cerveau reste-t-il plastique ?

— Tu as bien retenu ces concepts ! En fait cela ne s’oppose pas à la plasticité cérébrale, tu dois plutôt les envisager comme des fonctionnements complémentaires. Tout au long de ta vie, tu peux assimiler des connaissances provoquant la création de nouvelles connexions neuronales. La différence entre le fait d’avoir moins de six ans et l’âge adulte, c’est l’efficience de l’apprentissage. Tu vois, tu nous as raconté que tu dansais depuis ton enfance donc tu as certainement des fibres nerveuses entourées de myéline pour rythmer tes mouvements. Alors que moi, j’aurai besoin d’un entraînement intensif pour y arriver. Et encore, je n’atteindrai jamais ton aisance.

— Mais tu pourrais non ?

— À priori oui, mais comme ces nouvelles connexions nerveuses seront moins protégées que les tiennes, je perdrai plus rapidement que toi ces automatismes si je ne les entretiens pas régulièrement.

— D’accord, ça me paraît plus clair. On peut dire que tu as bien choisi ton exemple.

Alors qu’ils montaient rejoindre leurs camarades à l’étage de transfert, Nel proposa :

— Est-ce qu’on pourrait faire un marché ?

— Peut-être. A quoi penses-tu ?

— J’aimerai bien que tu puisses m’expliquer certains éléments en neurosciences. En échange, je t’apprendrai à danser !

— Aucun problème pour répondre à tes questions. Mais je le ferai sans contrepartie, je suis trop raide et je manque vraiment de coordination.

— Tu as dit toi-même qu’avec de l’entraînement tu pouvais y arriver. À part si je n’ai toujours rien compris, ajouta-t-il sur un ton insolent qui fit rire sa camarade. Plus sérieusement, cela pourrait t’aider pour l’épreuve sportive.

Malgré ses efforts, Clarisa restait cantonnée aux parcours faciles, sans parvenir à les terminer dans le temps imparti. Elle s’était déjà convaincue d’un échec dans ce domaine, pourtant l’enthousiasme de Nel lui faisait presque changer d’idée.

— Tu crois vraiment ?

— Bien sûr, avec la danse tu peux maîtriser tes gestes pour pouvoir les accélérer.

Il illustra ses propos en esquissant quelques pas avec une précision éloquente. Elle hésita, puis, notant que Nel attendait sa réponse avec espoir, marmonna :

— Je ne risque rien à essayer. C’est d’accord. Mais ça va être difficile de trouver du temps pour…

Nel l’interrompit avant qu’elle ne change d’avis.

— Tu pourrais répondre à mes questions pendant le déjeuner. Il nous suffira de commander des sandwichs et de trouver une salle d’étude.

— Oui, ce serait possible, surtout qu’on va dans le simulateur juste après. Mais tu dois rester jusqu’à la fin du cours.

— À vos ordres, chef. Pour ma partie, poursuivit Nel en voyant que sa camarade cherchait à éviter de trouver une solution, tu te lèves une heure plus tôt et on se rejoint sur la promenade. Ça te convient ?

— Tu crois qu’on trouvera un endroit tranquille ?

— Oui, il n’y a jamais personne.

— Comment le sais-tu ?

— Je suis toujours seul le matin.

— Qu’est-ce-que tu fais tous les matins, je croyais que tu n’avais même pas le temps de te sécher ?

— C’est parce que je me douche après avoir dansé ! J’en ai en quelque sorte besoin pour me sentir bien.

— Ah ! Donc notre marché ne te fatiguera pas plus qu’avant ! Bien joué !

— Tu rigoles, j’espère. Il va falloir que je t’apprenne à bouger en rythme. Ce sera épuisant !

Clarisa rit de bon coeur, son visage s’éclairant à la recherche d’une nouvelle plaisanterie.

Ils se retrouvèrent dès le lendemain sur la promenade, vide comme Nel l’avait indiqué, mais baignée de lumière par le soleil qui dépassait de l’horizon. Sans tarder, il fit jouer de la musique sur sa polytex pour montrer quelques pas de base. Clarisa, qui ne se sentait pas à l’aise, éprouvait des difficultés pour suivre le tempo, aussi Nel changea de morceau pour un rythme plus lent, puis lui tourna le dos, promettant de ne pas la regarder. Clarisa jetait de temps à autre un coup d’oeil à son camarade, désespérée de se sentir si gauche alors que les mouvements semblaient tellement simples quand il les pratiquait. Elle était désormais la dernière à entrer dans le réfectoire tous les matins, sacrifiant ses copieux petits déjeuners en compagnie de Régo pour une brioche vite avalée.

Dès la fin de la semaine, cette organisation porta ses fruits, Nel s’interrogeait de moins en moins sur les cours de neurosciences quand Clarisa n’était plus loin de respecter les délais des parcours faciles. Sélène maîtrisait maintenant le transfert à la perfection. Après avoir testé toutes les possibilités de la salle TeleTest, elle s’appliquait à conseiller ses camarades à partir de ses sensations de plus en plus précises. Nel, le seul du groupe qui ne parvenait toujours pas à changer d’escale, l’écoutait avec attention.

— Tu dois trouver quelque chose qui te permette de te détendre, de ne plus penser à rien, lui dit-elle alors que les trois minutes allouées à son essai de transfert s’étaient écoulées.

— C’est facile à dire, mais comment vider son esprit avec des journées comme les nôtres ? grogna Nel.

— Arrête de râler ! Tu es le plus serein d’entre nous, ce serait bien que tu le restes.

Nel se figea, embarrassé par les réprimandes de Sélène, d’ordinaire si effacée.

— Tu as raison. J’ai essayé de me focaliser sur une partie de mon corps, comme tu le fais, sur une couleur sous les conseils de Régo, sur le ciel ou sur mon lieu préféré comme Clarisa ou Tipone, mais rien ne fonctionne.

— N’essaie pas d’imiter les autres. Il faut trouver ton truc. Peut-être quelque chose qui te calme ou que tu apprécies vraiment.

Nel entra dans l’escale qui venait de se libérer, sélectionna la numéro douze configurée par Sélène avant de presser le bouton orange. Il tenta d’oublier qu’il avait réalisé un parcours sportif en un temps record, sa frayeur après la chute de Clarisa dans le simulateur et ses dix tentatives de transfert ratées depuis le début d’après-midi. Il se concentra pour utiliser les techniques de ses camarades, en s’imaginant sur sa plage préférée de Guadeloupe à la tombée de la nuit mais son souvenir était entaché par les immondices qui avaient envahi le lieu. Soudain, Sélène ouvrit la porte de l’escale.

— Il nous reste un quart d’heure et il n’y a plus grand monde, tu peux rester ici. Recommence avec le même numéro, lâcha-t-elle d’un ton autoritaire.

Elle ne parvenait même plus à cacher son impatience et Nel s’en voulait de lui faire perdre son temps. Il relança le transfert comme un automate puis laissa vagabonder son esprit. Il repensa à l’accord passé avec Clarisa ainsi qu’aux quelques pas esquissés ensemble le matin même, sur l’un de ses morceaux préférés.

— Recommence ! lui dit Sélène beaucoup plus gentiment. Choisis la numéro dix.

— Pourquoi tu as changé d’escale ?

— Mais parce que tu as réussi ! Alors réessaie en pensant à la même chose, il ne nous reste plus beaucoup de temps.

N’osant y croire, Nel se remémora de nouveau ce bon moment. Il ressentit l’impression d’être attiré par le ventre que lui avaient décrit ses camarades et se retrouva face à Sélène qui l’applaudit.

— Tu as trouvé ! Alors qu’est-ce que c’est pour toi ?

— Une chanson ! Je ne sais pas pourquoi je n’y ai pas pensé plus tôt.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.