Sylvie Bougeot – Les arcanes de la haine

Aurora Clerc lit un extrait de : 

Les arcanes de la haine

de Sylvie Bougeot

Alors qu’une nouvelle nuit glaciale s’abattait sur la ville, que les habitants s’abandonnaient en toute confiance à une profonde léthargie, dissimulée dans l’ombre, une communauté de scientifiques œuvrait pour mener à bien un programme qui offrirait à l’humanité tout entière un avenir sans précédent …

* * *

– Green, pouvons-nous nous voir dans mon bureau ? Maintenant ! lâcha le divisionnaire d’un ton qui ne souffrait aucune discussion. À l’intonation de sa voix, le commissaire Max Green devinait que quelque chose ne tournait pas rond. La contrariété du divisionnaire Andreï Duboski marquait visiblement son visage. À contrecœur, il replaça son cigare dans son étui qu’il rangea dans la poche intérieure de son veston avant d’emboîter le pas de son supérieur.
Retranché derrière son bureau, il lui commanda de refermer la porte derrière lui et l’invita à s’asseoir en lui indiquant un fauteuil de la main. Avec méfiance, Green s’enfonça lentement dans le siège en cuir, une jambe repliée sur l’autre. Même assis, il paraissait dominer l’horizon. Du haut de ses deux mètres zéro cinq, il semblait siéger sur un trône. Le gigantesque albinos au crâne laiteux observait son supérieur de son regard couleur de lave, ne soufflant aucun mot. Il étudiait en silence sa gestuelle. Clairement, l’attitude du divisionnaire trahissait un profond malaise. Quelques secondes plus tard, après avoir humecté ses lèvres avec embarras, Duboski se lança enfin.
– Green…Vous n’êtes pas sans savoir que Sébastien Vanderberg a été libéré de prison hier matin…
Le divisionnaire sondait avec attention la réaction de son subalterne.
– Et après… ? répondit-il dans une sorte de grognement guttural.
– On vient de retrouver son corps dans la forêt de St-Germain-en-Laye…
– Même mode opératoire que pour Dumoulin ?
– Exactement le même. Il a été retrouvé nu, écartelé à l’aide de pieux plantés dans la terre et émasculé avec un sécateur…
– Deux prédateurs sexuels assassinés en moins de trois jours…nous voilà gâtés !
Green avait affiché un rictus effrayant. Il semblait naviguer entre deux sentiments, le dégoût et la satisfaction.
– Et évidemment, poursuivit le divisionnaire, lui aussi a succombé après avoir été asphyxié par son pénis, introduit de force au fond de la gorge !
– perso je leur aurais plutôt foutu au c…
– Green !
– Quoi ! Faudrait que j’aie pitié d’eux ? Vous connaissez mes sentiments concernant les prédateurs sexuels, surtout quand il s’agit de mômes !
Le divisionnaire s’agitait nerveusement sur son fauteuil.
– J’ai bien peur qu’on ait affaire à des meurtres en série. Va falloir me stopper tout ça Green !
– J’imagine que la nuque de Vanderberg a été marquée d’un N au chalumeau à gaz, comme pour Dumoulin ?
– Oui, même mode opératoire, même scène de crime. Le légiste Samuel Tash confirme qu’il s’agit du même meurtrier…
– Hum, hum…
– Vous avez une idée de la signification du N porté sur la nuque des victimes, Green ?
– Pas encore, on y réfléchit, on émet des hypothèses mais on n’en est qu’aux prémisses…
– Je vois…
L’albinos déplia ses longues jambes et quitta son fauteuil.
– J’vais me rendre sur place patron. J’imagine que Sam et la scientifique y sont toujours ?
Andreï Duboski se racla la gorge.
– Attendez, Green !
Le commissaire, qui avait déjà rejoint la porte, virevolta.
– Que se passe-t-il ?
Les mains posées bien à plat sur les accoudoirs du fauteuil pour se donner du courage, le divisionnaire poursuivit. Il semblait aussi à l’aise qu’un cancre confronté à son examinateur.
– Il y a autre chose…
L’albinos fronça les sourcils.
– On a retrouvé une photo de votre fille dans les affaires de Vanderberg …
– Quoiii ? Qu’est-ce que vous dites ?
D’un air menaçant, Green s’était rapproché de son supérieur. La paume des mains plantée sur le bureau, il exigeait plus d’explications.
– C’est quoi ces conneries ?
– Une photo d’Electra a été retrouvée dans son portefeuille.
– Qu’est-ce qu’il pouvait bien foutre avec sa photo cet encu…
– C’est pas tout, Green…Il…Il y avait une inscription derrière…
– Une inscription ? Quelle inscription ? aboya-t-il en faisant craquer ses longs doigts.
Duboski préférait lui tendre le carré de papier sur lequel il avait griffonné la phrase qu’il avait prise en note par téléphone. L’albinos le saisit brusquement et lut le message en silence « petite gourmandise pour ma sortie de taule…»
– Putain d’enfoiré ! hurla-t-il en froissant le papier qu’il projeta à travers la pièce.
– Green…Vanderberg vous avait-il menacé lors de son arrestation… ?
– J’en sais rien, moi. Ils le font tous ! J’pars immédiatement, je veux avoir le temps de pisser sur sa dépouille avant que Sam commence à l’autopsier…
– Attendez, commissaire. Un de vos collègues est déjà sur place….
– Quoi ? Mais c’est mon enquête, bordel !
– Green, ne vous emballez pas….
– Que j’m’emballe pas… ? !
– Green…
– Quoiiii ? tonna-t-il en colère.
– J’ai mis quelqu’un d’autre sur le coup. Je savais que vous n’alliez pas avoir les idées très claires après cette découverte, et j’ai besoin de savoir ce que vous…
– C’est une blague !
– Green, ça suffit et écoutez-moi maintenant ! coupa-t-il enfin, tambourinant du poing sur la table.
– J’ai besoin de savoir ce que vous faisiez hier soir entre vingt-trois heures et minuit… ?
– Vous êtes sérieux, là ?
– Ne paniquez pas, c’est juste une question. Je ne vous soupçonne pas mais j’ai besoin de savoir. La première victime était Dumoulin et ce gars, vous ne le connaissiez même pas. Si vous aviez voulu régler son compte à Vanderberg, je ne vois pas pourquoi vous auriez commencé par exécuter un parfait inconnu. Il n’y a donc pas de raison que vous soyez suspecté…
– Eh ben, il n’y a donc pas besoin de connaître mon emploi du temps…
– Ce qui me gêne dans cette histoire, c’est la photo de votre fille retrouvée dans le portefeuille de Vanderberg. On risque de me demander de vous retirer l’enquête…
– Pardon… ? ! Vous voulez dire que je pourrais être suspecté d’avoir tué ce salopard parce qu’il menaçait d’agresser ma fille ?
– Pas forcément Green… On peut peut-être dissimuler l’existence de cette photo lors de la rédaction du dossier…Mais Green, il faut que vous répondiez à ma question maintenant. Que faisiez-vous la nuit dernière… ?
– Je pionçais !
– Seul… ?
– Nan, avec mon ours en peluche !
– Green ne jouez pas au con. Ne voyez-vous pas que j’essaie de vous venir en aide, nom d’un chien !
L’albinos perçut la colère dans le regard de son supérieur et l’exaspération dans sa voix. Il savait qu’il lui avait manqué de respect et qu’il était allé trop loin. Une fois de plus, il n’avait pu maîtriser son tempérament impétueux et contenir ses nerfs qui battaient sous sa peau. La photo de son enfant et le message du pédophile l’avaient ébranlé et lui donnaient à présent la nausée.
– Commissaire Green, vous ne m’aidez pas…
– J’étais seul…avec une bonne boutanche de whisky !
L’albinos se triturait nerveusement le nez, car il savait que sans la présence d’un témoin pour confirmer les faits, son alibi n’avait aucune valeur.
– Hum hum….
– Quoi hum hum, vous ne me croyez pas, patron ? sonda-t-il, inquiet.
– Si… Évidemment que si, mon ami. J’en prends note, confirma le divisionnaire quelque peu embarrassé.
– Bon, j’peux récupérer mon enquête à présent ?
– Green… ça sent la vengeance tout ça, vous ne croyez pas ? Vous l’avez coffré, il voulait vous le faire payer à sa sortie de prison et…
– Ben au moins, il n’en aura pas l’occasion ! Grâce à son meurtrier, ma fille ne craint plus rien, ni elle ni personne d’autre, d’ailleurs !
– Mais commissaire, réfléchissez…À qui profiterait ce crime si ce n’est à vous-même ? Vous venez de dire que grâce à sa mort, Vanderberg ne pourra plus toucher un cheveu de votre fille !
– Mais patron…vous venez de me dire que vous croyez en mon innocence. Alors à quoi jouez-vous maintenant ?
– Green, j’ai confiance en vous et je ne veux pas que l’Inspection Générale des Services mette son nez là-dedans car, vous sachant impliqué, elle pourrait vouloir vous retirer l’enquête et entre nous, je suis en droit de me poser des questions, non ?
– Mais sérieusement, comment aurais-je pu deviner qu’il détenait une photo de ma fille et qu’il comptait s’en prendre à elle à sa sortie de prison. Réfléchissez un instant vous aussi, patron…
– Je ne l’explique pas…répondit-il en frottant lentement son menton, l’air contrarié.
– Patron, je l’ai coffré y a quatre ans. Vous croyez vraiment que je me préoccupe des menaces qu’on me lance à chaque fois que je fous un de ces gars en taule, que je ne dors plus la nuit au point de préméditer le meurtre de celui qui m’a menacé ? Mais pour qui me prenez-vous ?
L’albinos maintenait son regard rouge sang englué dans celui de son supérieur. L’échange dura quelques secondes avant que le divisionnaire finisse par se prononcer.
– Non…Bien sûr que non !
Duboski tentait de se raisonner. Devait-il, ou pas, lui retirer l’enquête? C’était un risque qu’il devait mesurer. Au final, n’était-ce pas une erreur ? C’était un fait, Green ne pouvait avoir exécuté ces violeurs et il le savait. Comment pouvait-il l’accuser de l’assassinat de ces deux pédophiles ? Au quel motif ? Pourquoi aurait-il exécuté Dumoulin qu’il ne connaissait pas ? Enquêter et coffrer des criminels était son lot quotidien et, incontestablement, il le faisait avec brio. C’était un enquêteur hors pair. À l’évidence, ses visions extrasensorielles rendaient ce flic quelque peu atypique, mais c’était surtout la qualité exemplaire de son travail qui le propulsait au rang de meilleur enquêteur du département de la criminelle de Versailles. C’était un policier rigoureux et acharné, extrêmement exigeant envers lui-même, et il aurait été tout à fait inconcevable aux yeux de ses congénères de la P.J qu’il soit à l’origine de cette boucherie. Pour ses collègues du département de la criminelle, Green faisait pratiquement figure de héros. L’accusation du divisionnaire dans cette affaire ne tenait pas la route.
– Entendu, Green, vous avez gagné, annonça-il en quittant son fauteuil. Je vous accorde le bénéfice du doute. Mais je vous préviens, pas de connerie, sinon je vous retire l’affaire pour de bon !
L’enquêteur le gratifia d’un mouvement du menton et quitta la pièce dans un déplacement d’air involontaire.
Les mains croisées derrière le dos, tel un officier de l’armée, Duboski fixait par la fenêtre le paysage qui offrait un spectacle de désolation. Il était neuf heures du matin et le ciel était sombre. D’épais cumulus noirs se chevauchaient, et le vent qui cinglait la vitre émettait un feulement perçant, presque irritant. Il savait pertinemment que le commissaire Max Green était le meilleur de ses enquêteurs. Avait-il eu raison pourtant de le laisser poursuivre son enquête ? Il sonda les cieux ; les nuages formaient d’inquiétants cerbères ironiques qui semblaient le railler. Peut-être commettait-il une erreur. En l’état actuel des faits, nul n’aurait pu le dire. Ce choix lui appartenait et il devrait en assumer la pleine responsabilité une fois de plus.

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