Aurora Clerc – Trois empires

Jean-Benjamin Jouteur lit un extrait de : 

Trois empires – Eveil 

de Aurora Clerc 

La route royale pour le château Dorton avait toujours été fréquentée, mais en ce jour d’automne, alors que les fêtes des moissons s’annonçaient, il était devenu particulièrement difficile de s’y frayer un chemin. Alors qu’il n’était qu’un homme solitaire chevauchant un bel alezan, il avait du mal à éviter les multiples chariots et autres bêtes de bât au milieu des carrosses et autres calèches de la petite noblesse.

Le roi avait annoncé au milieu de l’été la célébration du huitième anniversaire de son fils aîné et héritier, et tous avaient décidé d’y prendre part. Il dépassa lentement une charrette tirée par un paysan dont le pantalon était couvert de boue ; ses enfants en bas âge assis à l’arrière observaient les environs avec excitation. Ils n’avaient jamais dû aller au-delà des terres que leur père cultivait ; leur voyage les émerveillait.

Il passa devant d’autres Alcans, chevauchant lentement dans la boue qui s’était peu à peu amassée sur la route. Constantin prenait soin de mener sa jument au pas, il n’avait aucune envie que celle-ci se casse une jambe par un geste malencontreux.

Il était un voyageur qui avait toujours vécu sans vraiment se soucier du futur, préférant gagner quelques deniers pour continuer ses explorations. S’il avait dû se séparer de Giselle, sa jument alezane, il aurait été incapable d’acheter un autre cheval pour finir son voyage.

Il rejoignait le château Dorton dans l’optique de devenir le maître d’armes de l’héritier du roi ; un poste de prestige convoité par tout homme ayant un quelconque talent d’épéiste. Il avait reçu une lettre quelques mois plus tôt lui annonçant que le roi d’Alcatran, Alfred Jean Enagor, voulait le rencontrer afin qu’il devienne le maître d’armes de son fils. Une offre comme celle-ci, personne ne pouvait se permettre de la refuser, même un aventurier comme lui.

Ses parents et ses frères n’avaient jamais compris son besoin de partir, de quitter le royaume pour parcourir les flots. Il avait à peine quinze ans quand il avait rassemblé un petit paquetage et il était parti pour Port-de-Blé, le principal port d’Alcatran. Il avait payé sa place à bord du premier bateau en partance pour les îles lointaines, et il s’était retrouvé, quatre jours plus tard, sur la côte des îles Fleuries.

Un sourire s’inscrivit sur ses lèvres alors que ses souvenirs lui revenaient. Le dépaysement avait été brutal pour un jeune garçon de quinze ans. Il y avait passé deux ans avant de repartir vers une terre bien moins accueillante et enchanteresse que les paysages verdoyants et colorés de ces îles.

Les îles de Sel étaient faites de rochers coupants et de falaises calcaires, balayés par les vents ; les habitants étaient bien plus rudes et beaucoup moins accueillants que ceux des îles Fleuries.

Étrangement, c’était pourtant ces îles qui lui avaient tout appris. Il avait rencontré par inadvertance un maître d’armes bourru qui lui avait enseigné pendant trois longues et harassantes années la technique de la fleur de sel. Constantin aurait été bien incapable d’expliquer pourquoi ce maître l’avait choisi comme élève. Il n’était qu’un gamin de port, un gringalet dégingandé et bagarreur.

Il était finalement retourné vers le continent quand son maître l’avait jugé digne de sa formation. Cette dernière décennie, il l’avait passée à arpenter les quatre royaumes en devenant pendant quelques mois le maître d’armes de la petite noblesse des duchés.

Ses maigres allocations ne l’avaient jamais mené bien loin ; elles lui suffisaient pour entreprendre un nouveau voyage quand il le décidait.

Pourtant, à trente ans maintenant, ses envies avaient bien changé, comme si un besoin de stabilité, qui lui avait toujours fait peur par le passé, était devenu essentiel à son évolution.

L’offre du roi répondait en tout point à ses attentes. Il était certain que cette demande n’avait pas été formulée par hasard. Un simple maître d’armes de la petite noblesse n’aurait certainement pas attiré l’attention du roi alcan. Par contre, un maître de la technique de la fleur de sel, c’était autre chose.

Constantin appréhendait sa rencontre avec le roi. Il n’avait jamais été en présence d’une personne aussi importante.

Giselle ne se préoccupait pas des inquiétudes de son maître, le menant d’un train régulier vers sa destination. Le temps pouvait bien être celui d’un mois d’automne pluvieux, il repéra sans encombre le grand lac de Nordéou au pied de la colline de la cité Émeraude.

Il avait hâte d’arriver à bon port, ses reins étaient devenus douloureux après cinq heures de trajet. Le chemin fut de plus en plus engorgé au fur et à mesure qu’il approchait de la Cité voilée de brume. Il ne voyait qu’une forme indistincte qui se dessinait à l’horizon. Il répétait inlassablement le discours qu’il avait préparé pour le roi.

Il espérait pouvoir le voir rapidement même si la fête qu’il avait choisi de préparer pour son fils devait être au centre de toutes ses préoccupations.

Pour être tout à fait honnête, Constantin n’était pas vraiment au fait de la royauté alcane, il avait passé une bonne partie de sa vie à l’étranger. À l’époque de son départ pour les îles Fleuries, c’était encore le vieux roi Jean Alexandre Enagor qui gouvernait le royaume ; son fils et héritier était promis à une Haralde, Hisha d’Arnor. Beaucoup de choses avaient changé, le vieux roi était mort ; son fils, lui, s’était marié avec la jeune Haralde et il avait succédé à son père. Le couple royal avait eu quatre fils, les princes Alfred, Bastien, Mandric et Johann ainsi qu’une fille, Hisha, nommée en l’honneur de sa mère.

Constantin sortit bientôt de ses pensées pour apercevoir devant lui la route pavée remontant vers la cité Émeraude. Il leva les yeux vers les hauts murs de pierres blanches qui suivaient l’inclinaison de la colline et enjambaient la petite rivière qui coulait à flanc de la cité.

Derrière les murs de nacre, Constantin devinait le maillage étroit de rues et ruelles remontant en pente douce vers le second mur d’enceinte. C’était là que se nichait le château Dorton, surmonté des étendards vert émeraude à la tête de sanglier d’or : le blason de la famille Enagor.

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