Michel Juste – Celle qui n’était pas assez noire

Edwige lit un extrait de : 

Celle qui n’était pas assez noire 

de Michel Juste 

L’équipage de Joop m’avait adoptée et il n’était plus question de me déguiser en garçon pour faire illusion. J’avais donc abandonné le nom d’Antonin et j’étais Angie pour tout le monde. C’est durant ce voyage que j’ai passé le plus de temps à écrire dans mon journal et j’avais retrouvé sur les cartes de Joop le détail de mon parcours à Saint-Domingue. Je découvrais aussi ce que nous allions voir : l’ouest de Saint-Domingue avec l’île de la Tortue, puis Santiago et La Havane. La dernière partie était la plus longue et devait nous emmener jusqu’à La Nouvelle-Orléans avec un arrêt à Pensacola un peu avant. Joop m’expliquait comment utiliser les instruments pour se diriger, lire les cartes et se repérer avec les étoiles.

J’étais oisive et cela ne me déplaisait pas. Un peu d’ennui qui me poussait à réfléchir et à faire le point sur mes aventures et mes actes. J’ai eu plusieurs fois du mal à m’endormir. Un manque de fatigue physique, mais surtout des questions pour lesquelles je cherchais des réponses, allongée sur mon hamac ou assise sur le pont du navire.

J’adorais y rester le soir ou dès que la chaleur avait cédé la place à une petite fraîcheur, à regarder les étoiles et à rêver. Parfois je partageais une fiasque de rhum avec Joop ou je discutais avec Vonvon. Il me racontait sa journée, à grimper dans les hunes, à ferler les voiles, à nettoyer, à ranger. Il n’avait besoin de rien pour s’endormir et j’ai même dû une fois le porter dans son hamac après qu’il se soit endormi à côté de moi, la tête sur ma cuisse.

Pour m’occuper, j’ai proposé mon aide au cuistot du bord, je savais me débrouiller et j’ai pu l’aider aux épluchages, et aux préparations. Cela me changeait les idées et me donnait un semblant d’utilité vis-à-vis de l’équipage. Je faisais aussi quelques échanges à l’épée ou au sabre avec Joop, question de ne pas perdre mon habileté, et je gagnais toujours.

Je n’arrivais pas à me sentir totalement à l’aise avec ce que j’avais fait. J’avais tué plusieurs fois, deux criminels vis-à-vis de ma mère, et les deux pirates qui m’avaient violée. J’en ai parlé à Joop tellement cela me travaillait la cervelle, mais pour lui, ce souvenir ne devait pas me tourmenter. Il aurait fait pareil, mais il comprenait aussi mon souci. Derrière ces quatre morts, il y avait ma quête qui me faisait vivre et que je devais considérer comme juste. Au-delà de ces meurtres, il y avait le pourquoi de ce qui était arrivé, les raisons de la capture de ma mère et de son abandon, le pourquoi, aussi, de mon emprisonnement par les pirates. Joop me dit que mes victimes pensaient peut-être aussi faire quelque chose de logique pour eux. Ce que je prenais pour mal était peut-être justifié pour eux.

Je lui ai aussi demandé s’il trouvait logique et justifié de me considérer comme une esclave à cause de la couleur de ma peau. Comment peut-on justifier ce commerce d’êtres humains ?

Joop m’étonna encore, en me disant qu’on rejetait très facilement ce que l’on ne connaissait pas, au point d’en avoir peur. On est vite tenté d’exploiter ce que l’on considère comme autre et étranger. Après s’installent des façons de penser pour expliquer ces actes, leur donner un relief positif ou une justification naturelle. Tout est construit, calculé et monnayé.

Nous avons fait une escale à Santiago après être passés entre Port de Paix et l’île de la Tortue, une île qui est devenue très calme après avoir été un repaire de flibustiers il y a cent ans et jusqu’à une trentaine d’années. J’eus une petite pensée pour ma mère à ce moment-là, mais pour la première fois, mon cœur ne me poussait pas à la vengeance, mais plutôt vers une sorte de souvenir que je devais conserver intact dans ma mémoire. J’étais la fille d’un violeur et je rejetais catégoriquement cette étiquette même si elle collait à ma mémoire.

Après la première escale cubaine de Santiago, Joop devait transporter des denrées diverses à La Havane et à Pensacola. Il s’acquittait bien de son travail, ramenant toujours de quoi faire vivre son équipage, et l’ambiance restait toujours bonne à bord.

Le temps passait et les vagues défilaient sous la proue du navire de Joop. La dernière escale de La Habana* m’avait surprise. La ville me semblait énorme. Loin des petites villes portuaires que je connaissais mise à part Carthagène dont je connaissais surtout le fort. Elle s’étendait de tous les côtés. Je suis restée à bord pour m’éviter tout problème, car je ne souhaitais pas retomber aux mains des geôliers espagnols. Vonvon descendit à terre avec Joop pour s’occuper du déchargement de la petite cargaison et pour avitailler en nourriture et en eau avant de continuer. Il me rapporta une bouteille de rhum.

La dernière partie du voyage se profilait avec le trajet entre La Havane et La Nouvelle-Orléans. Joop décida de profiter des alizés pour mener le Proud Mary vers l’ouest. Nous étions en juin et le temps était magnifique. J’adorais voir les voiles du grand mat et du mat de misaine gonflées par le vent qui nous poussait.

Un jour, Vonvon me proposa de monter dans les hunes avec lui. Nous étions en fin de journée, avec un soleil doré et apaisé qui nous invitait à aller le saluer. D’en bas, l’aventure était tentante et sans souci. J’ai enlevé mes bottes et j’ai commencé à suivre Vonvon qui me précédait et m’incitait à l’imiter, aller toujours plus haut ! J’ai grimpé, grimpé, avec précaution et en pensant à mon retour, puis j’ai vu le soleil. Mon esprit s’est ouvert et je n’avais plus de crainte, j’étais devenue une autre. J’avais devant moi le plus beau paysage de ma vie, et j’aurais pu apprendre à voler tellement j’étais heureuse. Une mer bleue et luisante et cette lumière qui me réchauffait et éblouissait ma conscience par sa pureté. Vonvon était tout en haut et il riait. Je crois que j’ai pleuré en m’imaginant avec des ailes, survolant le bateau et rasant la surface de la mer. C’était beau et j’étais hypnotisée, agrippée aux cordes et rêvant à mon monde que je voulais arracher aux mains des requins et des profiteurs. Ma descente fut plus délicate, j’étais toujours émerveillée, mais prudente, ne voulant pas casser mon rêve et j’essayais de ne pas regarder en bas, préférant fixer l’astre qui rougissait lentement en s’enfonçant à l’horizon. Une fois revenue sur les planches de bois du navire, une rasade de rhum me remit les idées en place et je pus reprendre l’écriture dans mon carnet.

* A cette époque, La Havane est la troisième ville des Amériques après Lima et Mexico.

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