Valérie Palud – Déjantée

Jean-Benjamin Jouteur lit un extrait de : 

Déjantée

de Valérie Palud

CHAPITRE 1

Dans le journal de Tikanews ce jour-là on pouvait lire :

Un Sans Abri non identifié s’est fait percuter par un train hier tard dans la soirée en gare de
TIKAVILLE.
Une enquête est ouverte. Des analyses ADN et dentaires devront être effectuées mais toute personne ayant des informations sur cette personne, est priée de se présenter au poste de police le plus proche ou téléphoner au numéro d’urgence locale qui est le 06 66 99 00 00

Un SDF retrouvé mort en hiver fait partie des choses dont on ne parle plus qu’en termes de statistiques chaque année.
Mais celui que le personnel a ramassé à la petite cuillère sur les rails du train à la gare de l’est de Tikaville , c’est moi qui l’ai tué.
Moi Lucette Bobards dite Lulu.
Vous vous demandez pourquoi ?
Et bien parce que l’occasion s’est présentée, parce que ce rebut de la société avait détruit la vie de mon amie bien des années plus tôt. Et que je suis fidèle en amitié.
En effet, il ne fait pas bon me fréquenter, je suis un peu déjantée et en suis consciente, je suis thriller addict, membre d’un groupe sur Facebook qui ne lis que des thrillers et j’adore m’imaginer des scénarios sauf que là, l’occasion m’est tombée sur un plateau (argenté car j’aime pas le doré).
Moi Lucette (c’est pas mon vrai nom hein) j’ai la cinquantaine et suis actuellement, suivie par une psy, assez bien conservée mais ce doit être ma folie douce qui fait ça, grande, pas trop enrobée pour mon âge, yeux bleus, cheveux noirs de jais (après chaque colo), tatouée, percée, mamie 2 fois, fan de Rock des années 80.
Et je déteste mes pieds, oui c’est une chose que je n’aime pas chez moi.
Mon 41 fillette m’empêche souvent de trouver des pompes sympas.
Mais je n’ai pas que des défauts, je cuisine très bien, et j’aime étonner mes convives avec de bons petits plats.
Donc c’est par hasard, plus de 25 ans après avoir croisé sa route pour la première fois que j’ai eu l’ Idée de génie qui allait faire de moi ce que je suis aujourd’hui.
Il fallait que je me magne le fion après mon rendez-vous d’affaires, j’allais louper mon train lorsque je me suis pris les pieds dans son corps flasque avachi et ai failli me vautrer.
Quand je me suis retournée pour voir ce qui avait freiné ma course folle, j’ai reconnu son faciès ingrat, il avait vieilli, était répugnant de crasse et à demi comateux vu ce qu’il avait du ingurgiter comme vinasse bon marché.
D’ailleurs la bouteille en plastique posée sur ses genoux crados le prouvait.
Il avait des taches de dégueulis sur son imper à la couleur indéfinissable qui avait du être beige il y a des siècles, genre à l’imper de Columbo en bien crade.
Cette gueule sclérosée m’a de suite rappelée toute la souffrance de mon amie à l’époque où ils vivaient ensemble ou plutôt l’époque où il vivait à ses crochets en la manipulant, lui soutirant toujours plus de pognon pour assouvir ses vices.
Oh à l’époque où je l’ai connu. Il était chef de groupe d’une équipe de délégués commerciaux chargés de vendre des abonnements littéraires en faisant du porte à porte ; c’était en 1984, les livres étaient encore en format papier, les ordinateurs commençaient à faire leur apparition dans les maisons particulières, les téléphones portables en étaient au tout début de leur popularisation.
D’ailleurs je n’avais ni ordinateur ni téléphone portable et cherchais activement un job pour me soustraire à une flemmardise faite de lectures à l’eau de rose, thrillers et autres lectures sois-disant populaires.
Et surtout, surtout parce que mes parents en avaient marre de me voir glander avachie toujours un bouquin à la main.
J’avais déjà lu tous les Agatha Christie que leur bibliothèque contenait plus tous les policiers et thrillers de la bibliothèque du village paumé où j’habitais à l’époque.
Je venais également de rencontrer un garçon sympa et bosseur donc je ne voulais pas qu’il ait une mauvaise image de moi, qui ne faisait rien d’autre qu’écouter en boucle Eurythmics et bouquiner.

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