Valérie Van Oost – Hurler sans bruit

Edwige lit un extrait de : 

Hurler sans bruit 

de Valérie Van Oost 

CHAPITRE V

J’ai traversé la consultation dans une demi-absence, avec mes réponses automatiques et usées. J’ai serré la main du médecin, un magicien m’avait-on dit, pour lui dire au revoir, polie et insensible à mon propre désarroi. J’ai quitté le service en passant par la maternité. Maternités, services d’obstétrique… J’ai l’habitude de traverser ces couloirs. Les sages-femmes joyeuses et virevoltantes, le ballet des berceaux transparents, ces familles pour qui, subitement, plus rien d’autre n’existe, les accouchées fatiguées au sourire béat, les murs jaune poussin ou bleu layette. Je
ne m’y attarde jamais, je les traverse. D’un pas pressé et en apnée. Avec un sentiment de vide vertigineux où vient résonner l’écho des cris des nouveau-nés.

Quel est l’imbécile qui organise les services ? Quel est le crétin qui a balisé de bébés et de salles d’accouchement le parcours pour se rendre dans les services de Procréation Médicalement Assistée ?

C’est en sortant dans la Grande Rue de Sèvres que j’ai commencé à pleurer. C’était risible, ce n’est pas mon genre. Mais pour la première fois sans douleur, sans crainte, j’ai laissé couler les larmes dans une surprenante vague de soulagement. Je sais que c’est fini. Je peux enfin arrêter de me battre, de courir après une victoire de
plus en plus aléatoire.

– Vous avez interrompu le dernier traitement. Cette fois c’est la dernière FIV. À votre âge, avec votre profil, vous avez 9 % de chance…

Le gynécologue me faisait presque de la peine, tant il faisait d’efforts pour mobiliser toutes ses capacités d’empathie. Si j’avais été plus sereine, j’aurais pu l’encourager… Il a poursuivi face à mon silence buté.

– C’est peu. Mais sous réserve des examens que je vous ai prescrits, je peux programmer cette FIV pour le mois d’octobre. Réfléchissez…

J’avais pris rendez-vous dans ce service, après de nombreux combats perdus, pour l’histoire de ses bébés miracles, ses taux de réussite supérieurs à la moyenne nationale, vantés par une parturiente touchée par la grâce et le succès d’un protocole de PMA.

C’était tout réfléchi. Comment avais-je pu admettre autant d’échecs et me perdre dans l‘acharnement ? Voilà bientôt dix ans que je combats avec mon corps, parfois contre lui. De comprimés stimulant l’ovulation en gourous de médecine chinoise, d’inséminations artificielles en séances de sophrologie, de prélèvements en expériences naturopathes, de FIV en massages relaxants pour réparer la machine, la préparer à un nouveau marathon de la procréation. J’avais dû interrompre en cours le traitement de la dernière FIV, le corps en déroute. Tout ça était devenu insupportable.

Et voilà, ce 15 juillet, en sortant de l’hôpital, face à cette Grande Rue vide, je dépose les armes, je mets fin à cette course contre la montre. Dernier round. Abandon avant le K.-O.

J’attends les bras ballants, perdue tout à coup, sans plus savoir quelle direction prendre pour partir d’ici. Un instant suspendu. Je dois sortir de cette vie parallèle rythmée par ce calendrier qui nous bouffe la vie, un temps compté en cycles menstruels où les jours se regroupent par paquets de quatorze. Quatorze jours à attendre l’ovulation, quatorze jours à patienter, à guetter les signes, à m’ausculter. Avant que, systématiquement, désespérément, mon corps saigne et se vide de tout espoir. Et puis remonter la pente. Parce que dans quatorze jours, nous pourrons à
nouveau tenter notre chance.
Je veux sortir de cet éternel recommencement, compter le temps autrement. Sans les dates fixées par le corps médical parce que mon corps ne peut pas faire seul.
Sans les piqûres quotidiennes, sans les rendez-vous d’échographie et d’analyses de sang à compter du dixième jour du cycle, jusqu’à l’insémination ou la ponction. Sans les quatorze jours suivant d’attente. Sans le verdict inéluctable, ces deux mots secs « HCG négatif » reçus comme des coups de poing. Sans ces quelques jours à essayer de me relever, chaque fois plus difficilement, à me remettre debout pour combattre à nouveau.

Je regarde la rue, ses immeubles modernes, les quelques voitures qui semblent passer au ralenti. Je vais retrouver un rythme normal. Une seule vie, sans cette existence souterraine que je cache depuis des années. Je me souviens de cette consoeur qui me parlait de son bébé en me rappelant à l’ordre. « Il est temps pour toi, l’heure tourne tic-tac, tic-tac ».

Son tic-tac résonne encore en moi comme toutes ces remarques sauvages encaissées. Affaire classée. Le temps n’est plus compté.

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