Jean-Benjamin Jouteur – Chemin du bout du monde

Jean-Benjamin Jouteur lit un extrait de : 

Chemin du bout du monde

de Jean-Benjamin Jouteur

C’est la chambre des amoureux, la plus vaste du manoir, on l’appelle « Chambre bleue ». Bleue comme les tapisseries qui recouvrent ses murs, bleue comme les yeux de cette fille qui ne parvient pas à dormir, bleue comme cette blafarde soirée d’hiver.

Dix coups d’horloges bousculent la bâtisse assoupie. Cœur de métal insensible et sonore, le balancier reprend son inlassable mouvement. L’écho de ses pulsations se répercutant dans les murs de pierre parvient aux oreilles de la jeune femme allongée sur le lit. Ce bruit familier, ce bruit qui depuis son enfance jalonne ses songes, ce bruit la rassure un peu.

Afin d’ignorer les jérémiades du vent, les glissements furtifs émanant du grenier, afin d’éconduire les mille craquements de la vieille demeure, elle concentre toute son attention sur le « toc-toc » monotone de l’antique horloge qui imperturbable et hautaine, pétrifiée dans sa toge de bois, martèle depuis trois siècles la vie familiale de quatre générations.

Il n’est que 22 heures. Pourtant, sournoisement, le voile de la peur s’insinue.

Animés par le pâle orchestre rougeoyant de la bougie, les murs dansent autour du lit un ballet imprécis. Les ancêtres, figés sur leurs toiles, l’observent fixement. Leur regard semble exprimer le mépris, l’ironie, la moquerie. Dans cette chambre trop grande pour elle, tout est ombres mouvantes, formes irréelles. Elle voudrait téléphoner, elle voudrait, sans quitter le refuge douillet de son lit, embraser tous les luminaires de la maison.

Il y a une heure à peine, le manoir brillait encore de mille feux. Du rez-de-chaussée à l’étage, les lampes, plafonniers et autres appliques jalonnaient les couloirs, un peu comme des présences rassurantes. La chambre, grâce au téléviseur grand écran déversant son habituel torrent de stupidités, semblait occupée par tout un groupe de belligérants. Même si la jeune femme ne suivait pas cette sempiternelle émission politique, l’écho de la discussion l’apaisait. Mais brutalement la quiétude fit place à la frayeur. En une fraction de seconde, ténèbres et silence prirent possession de la grande bâtisse isolée. Fils téléphoniques ? Poteaux électriques ? Court-circuit ? Disjonction du compteur ? Quelque chose n’avait su résister aux assauts de la neige qui depuis des heures s’agglutinait sur les larges toits d’ardoise. Quitter le refuge de sa chambre, enclencher à nouveau le disjoncteur, cette opération constituait pour elle une aventure impossible à tenter.

Dans l’un des tiroirs du meuble de toilette Napoléon III, elle a trouvé une boîte d’allumettes. C’est avec un soupir de soulagement qu’elle a pu allumer l’unique et modeste morceau de bougie planté dans l’un des chandeliers à trois branches trônant sur le marbre de la cheminée.

La jeune femme est à présent seule, face à la nuit, face à l’angoisse. Elle attend, elle ignore quoi. Elle ignore qui.

Une ombre blanche passe devant les carreaux puis s’écrase mollement sur la véranda. Elle sursaute, retenant un cri. Ce n’est rien. Un paquet de neige trop lourd qui vient de s’échapper du toit. Le regard de la jeune femme se pose sur la fenêtre hérissée de flocons cotonneux, larmoyante d’humidité.

La fenêtre !

Recroquevillé sous la couette, le jeune corps frissonne.

La fenêtre !

Contre sa chemise de nuit, elle serre la lampe de poche matraque, désormais inutile privée de ses piles.

La fenêtre !

Les yeux soudés sur l’objet de sa peur, elle demeure prostrée. Elle voudrait se libérer, elle voudrait être ailleurs. Elle voudrait surtout détourner son regard de cette tache claire dans laquelle se reflète le frissonnement incertain de la bougie.

La fenêtre. !

Dans l’incapacité physique d’accomplir le moindre mouvement, elle cultive son angoisse, écarquillant les yeux afin de percer le brouillard opaque de la nuit. La chute légère des cristaux de glace contre la vitre émet des sons clairs qui, tout en la captivant, tintent désagréablement à ses oreilles. Dans le silence ouaté, elle s’assoupit enfin. En trépignant, la mèche enflammée lance un dernier éclair sur la cire fondue puis s’estompe. La jeune femme gémit, ses yeux s’ouvrent démesurément. Elle mord son poing à en hurler de douleur. Elle perçoit nettement les claquements secs contre la vitre, la roche des murs extérieurs qui s’effrite. Quelqu’un est là, elle le sait, elle l’entend. Un être hideux, émergeant des ténèbres, escalade la façade au crépi lépreux. Bientôt ses contours irréels se poseront contre la fenêtre. Un visage improbable au regard éteint et menaçant la contemplera. Une voix sépulcrale grincera dans un jargon indistinct. Cette sentence de mort à venir arrache la jeune femme de sa torpeur. Aux aguets, les yeux grands ouverts, elle écoute murmurer la maison. Ce crissement, ce sont les lames du plancher de l’antichambre qui craque. Quelqu’un est dans la maison !

Jetant la couette sur le tapis, la dame du lit se lève. Une image précise lui insuffle un nouvel espoir. Les fusils ! Pourquoi n’y a-t-elle pas pensé plus tôt ? Ils sont sagement alignés dans le meuble de rangement qui se trouve dans l’antichambre. Malgré la pénombre, elle se précipite. Pour avoir si souvent joué à cache-cache dans ces pièces, elle connaît par cœur chaque recoin de cette maison. Elle sait exactement où elle va. Elle tourne la clef, ouvre la porte puis, suivant de sa main gauche les moulures de mur en bois massif, elle trouve le râtelier ! À tâtons, elle décroche une arme. Les munitions sont rangées dans le tiroir. Avec hâte, elle charge le magasin. Une cartouche, deux cartouches… L’index posé sur la détente elle se retourne, hésite, puis d’un pas décidé, retourne se coucher. Elle sait que dans l’ombre, les ancêtres la dévisagent, plus goguenards que jamais. Ils peuvent se moquer, elle est à présent armée. Sa respiration saccadée peu à peu se régularise. Presque assise, à présent prête à toute éventualité, elle installe confortablement sa nuque sur le velours matelassé de la tête de lit, le canon de l’arme levé, prête à tirer. Comme elle s’en veut de ne pas avoir fermé les volets !

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