Alexandre Allamanche – Le Treizième Empereur

Aurora Clerc lit un extrait de : 

Le Treizième Empereur

d’Alexandre Allamanche

L’aube se levait à peine, et toute la cité de Rome était déjà en ébullition. Une fois n’est pas coutume, l’agitation n’émanait pas du forum qui était presque désert, et des pigeons profitaient de ce calme inhabituel pour dénicher des graines coincées entre les dalles. Cette torpeur inquiétante pour un endroit d’ordinaire débordant d’activité, était cependant troublée par une rumeur assez proche, provenant d’un autre symbole de la ville : le Colisée.

L’amphithéâtre Flavien était depuis les premiers rayons du soleil cerné par une population dense et impatiente, tentant à tout prix de se munir d’un passe permettant l’accès aux gradins. Ceux qui se l’étaient procuré trouvaient le bon escalier pour rejoindre rapidement leur place, quand d’autres s’entassaient dans une zone précise située sous les premières arcades. Là, dans un vacarme assourdissant faisant presque passer le forum des grands jours pour un temple austère, les parieurs s’enflammaient devant de grands tableaux sur lesquels étaient inscrites les cotes des favoris. Les organisateurs tentaient de faire passer leur voix au-dessus des palabres incessants, et encaissaient la mise des joueurs certains d’avoir flairé le bon coup. Le vin coulait à flot dans les tavernes adjacentes, et des groupes d’acteurs composés de nains et de comédiens déguisés simulaient des combats grotesques pour amuser les passants.

Pendant que les gradins se remplissaient, une toute autre ambiance régnait dans les casernes. Les premières rencontres étaient prévues pour l’après-midi, et les combattants s’entraînaient une ultime fois avec des épées de bois, répétant les gestes appris depuis des mois. Les armureries étaient également bondées. Les techniciens s’employaient à régler tous les détails de tenues afin que chaque homme soit parfaitement prêt et propose un spectacle digne de Rome et de l’Empereur. Les entraîneurs donnaient leurs dernières consignes, montrant encore une fois le geste parfait pour lancer un coup mortel, parer le coup de trident d’un rétiaire, ou éviter la lance d’un Hoplomaque. Les regards ne se croisaient pas, chacun se concentrant uniquement sur lui-même et sur les techniques de sa catégorie.

Alors que la tension montait en même temps que l’astre solaire, on entendit tout à coup le son puissant des corniciens qui annonçaient l’arrivée de l’Empereur.

Dès son lever, Trajan s’était préparé à cette journée mémorable en se faisant vêtir de sa plus belle toge. Il avait coiffé une magnifique couronne de lauriers, avant de rejoindre son fils, Quintus Senecio, Licinius Sera et Servianus. Ils montèrent chacun sur un char qui les emmena jusqu’à l’amphithéâtre, où Trajan prit la tête du groupe pour pénétrer sous les arcades, au milieu du couloir formé par des prétoriens au garde-à-vous. Il commença à gravir les marches en entendant le grondement de la foule impatiente.

Mais il relâcha son esprit pour mieux goûter cet instant unique et atteignit le sommet des marches. Il sortit de l’obscurité et entra dans la lumière qui inondait la loge impériale : un soldat était posté dans chaque angle, des guirlandes de fleurs étaient suspendues aux quatre colonnes de marbre et quelques serviteurs ainsi que le chambellan étaient déjà là. Les abords de l’arène étaient ornés de défenses d’éléphants recourbées vers l’intérieur, entre lesquelles des filets avaient été tendus pour protéger les gradins, précaution supplémentaire prise lors des spectacles mettant en scène des animaux.

Il s’avança jusqu’au bord pour saluer la foule qui venait de le voir et scandait avec ferveur :

« TRAJAN !TRAJAN ! »

L’Empereur leva la main et resta ainsi un long moment, répondant de tout son cœur à l’honneur que lui faisait le peuple de Rome. Quand la liesse retomba légèrement, il arrêta ses salutations et dit avec toute la force vocale dont il était capable :

« Romains, Romaines, nous avons remporté une grande victoire que nous fêtons à partir d’aujourd’hui ! Profitons de ce moment et saluons la bravoure de nos troupes qui protègent l’Empire que les Dieux nous ont confié !

Malgré les soixante milles spectateurs, seul le bruissement du vent glissant sur le vellarium* résonna dans l’enceinte; et il s’écria tout à coup en écartant les bras comme pour embrasser la foule :

— Peuple de Rome, je déclare les jeux OUVERTS ! »

Plus puissant que le tonnerre qui avait fait trembler Tapae, les cris de joie résonnèrent dans les travées, et ans attendre, Trajan regarda vers les portes pour faire entrer les premiers combattants.

Des esclaves poussèrent les lourds battants et trente hommes rangés en deux colonnes pénétrèrent dans l’arène sous les acclamations de la foule. Ils marchèrent jusqu’au centre où ils s’arrêtèrent pour lui faire face, avant de le saluer d’un geste coordonné de la main. Trajan leur répondit, pendant qu’un roulement de tambour annonçait l’arrivée imminente des fauves. Un premier lion posa les pattes sur le sable de l’arène et fit quelques pas, regardant en tous sens sans paraître effrayé par le bruit. Une lionne le suivit de près, puis quatre autres lions et cinq lionnes. Les bêtes restèrent groupées en levant la tête pour regarder les gradins d’où descendait un bruit assourdissant.

Au centre, les bestiaires s’étaient déjà placés pour les attendre. Leurs mouvements attirèrent l’attention du premier félin qui se mit aussitôt à trotter lourdement dans leur direction. Ses congénères le suivirent, et ils encerclèrent instinctivement l’étrange proie qui s’offrait à eux. Les hommes avaient formé un cercle pour ne pas présenter de flancs vulnérables et attendaient le premier assaut. Une lionne prudente s’approcha la première tout en gardant une certaine distance, quand un mâle se mit subitement à courir à grandes foulées avant de bondir sans crier gare. Son saut fut si puissant qu’il arriva presque au centre de la formation. Les hommes qui lui tournaient le dos n’eurent pas le temps de le voir, et il se jeta sur le plus proche en le plaquant au sol avec ses larges pattes. Il le mordit profondément à la nuque, arrachant un cri de douleur au malheureux pendant que ses compagnons se dispersaient. Cette manoeuvre disloqua complètement la formation des bestiaires qui s’éparpillèrent dans l’arène. Les fauves comprirent confusément que les choses venaient de tourner en leur faveur, et oublièrent quelque peu cet environnement nouveau pour redevenir les prédateurs qu’ils étaient. Ils manoeuvrèrent pour tenter d’isoler quelques hommes, lesquels essayaient de se rapprocher lentement des bords pour ne pas être pris à revers.

Neuf guerriers, à qui les fauves ne portaient aucune attention, se regroupèrent pour prêter main forte à ceux qui étaient en mauvaise posture. Avant qu’ils ne les rejoignent, deux lionnes se jetèrent sur un malheureux qui parvint à tuer la première, mais ne put éviter la mâchoire de la seconde qui lui déchira le ventre. Sa proie morte, comme enragée par les cris de la foule, elle se tourna vers un duel se déroulant près d’elle et allait se jeter sur un autre bestiaire. Ayant vu le danger, un homme lança son javelot au moment même où elle bondissait. Sa lance la transperça de part en part, et elle retomba lourdement au sol, juste derrière sa cible qui reculait face à un lion menaçant. Ce dernier décochait de puissants coups de pattes contre le bouclier de son adversaire qui tentait de rester debout. Comme las de ce jeu, le fauve se dressa alors et le fit basculer en arrière. Couché sous l’animal qui ne parvenait par à écarter le bouclier, il réussit à dégager son bras pour enfoncer une lame dans les flancs de la bête qui s’affaissa de tout son poids sur lui.

Mais un autre lion déchaîné venait d’occire son quatrième homme, et regardait les autres combats, cherchant où sa férocité décuplée serait récompensée. Il tomba par derrière sur deux bestiaires faisant face à une lionne blessée mais toujours menaçante, et les tua chacun d’un coup de griffe à la gorge.

Le combat durait depuis un bon moment, et seulement six hommes étaient encore debout, faisant face aux trois derniers lions, dont deux étaient à l’autre bout de l’arène et dévoraient une victime. Les survivants encerclèrent un premier fauve et le tuèrent sans mal, mais leur combat attira l’attention des deux autres qui s’approchèrent pour engager l’ultime confrontation. Désormais en supériorité numérique, les hommes en blessèrent mortellement un, pendant que l’autre griffait profondément un combattant dans le dos. A deux contre un, les bestiaires tournèrent autour de l’animal qui les regardait nerveusement à tour de rôle, sentant venir l’attaque, et en ultime preuve de sa bravoure, il se jeta sur le plus proche. Avant que l’autre bestiaire ne puisse intervenir, il l’égorgea et se retourna aussitôt pour faire face à son dernier adversaire. Les deux protagonistes se faisaient face, l’homme contre la bête, la puissance et l’instinct contre l’intelligence. Rendu fou par le bruit, le lion se dressa contre le bouclier et fit reculer l’homme qui manqua de peu de tomber en arrière mais parvint à se maintenir. Il mit toute sa force pour repousser le fauve d’un violent coup d’épaule. L’animal recula et reposa les deux pattes de devant au sol en poussant un rugissement rauque. Comme s’il voulait en finir d’une façon ou d’une autre, l’homme jeta sa protection et bondit sur le lion qui se cabra, et lui enfonça son arme dans la poitrine. La bête fut secouée d’un violent spasme avant de s’écrouler dans un dernier rugissement d’agonie.

La foule criait sa joie après ce combat épique et acclama le vainqueur qui salua en faisant un tour d’honneur, pendant que les attelages se démenaient pour retirer les cadavres des hommes et des bêtes avant la prochaine rencontre.

Crédit musique :
Auteur : Ilya Marfin Titre : Now or never
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