Benoit Toccacieli – Mes amis ne savent pas lire

Cyril Mikolajczak lit un extrait de : 

Mes amis ne savent pas lire

de Benoit Toccacieli

Samedi. L’automne s’est installé, la ville devenue plus calme, et la librairie déserte. Ce serait presque le paradis pour Jean-Philippe ! Cela lui laisse le temps de flâner dans les rayons sans se sentir dérangé, de se perdre dans les quatrièmes de couvertures sans craindre l’inconvenant secours d’une libraire, peut-être même de feuilleter quelques pages si l’envie lui en prend.

C’est que cette fois-ci, il cherche un livre pour Pierrot. Pierrot Lafargue. Un homme enterré seul, à l’écart des autres. Pour un ami comme ça, il faut des lectures particulières. Surtout après le dernier choix qu’il lui avait fait subir, et qui s’était révélé assez décevant. La Lettre oubliée, de Nina George. Pourtant, le synopsis avait l’air alléchant : un vieux libraire vend des romans comme on vendrait des remèdes pour vivre mieux. Jean-Philippe s’était dit qu’un livre comme ça pourrait peut-être aider Pierrot à vaincre sa solitude. Mais non. Lui-même s’y était ennuyé. Les bouquins non plus ne peuvent pas plaire à tout le monde…

Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, il s’est résolu à passer un peu de temps sur place dans la librairie, pour être bien sûr de son achat. Il s’est rendu dans le rayon littérature étrangère, qui semblait encore plus désert que les autres, et a commencé à feuilleter au hasard tout ce qui lui tombait sous la main.

C’est caché derrière un roman de Gabriel Garcia Marquez qu’il la voit arriver. Et mince, on ne peut donc jamais être tranquille, se dit-il.

Grande. Brune. Cheveux ramenés en arrière, dans une simple queue de cheval. Vêtements amples et colorés. Quelques traces de terre sur le bas de son pantalon. Un trou sur la pointe de sa basket droite, laissant entrevoir une chaussette jaune.

— Pardon.

Elle attrape un livre juste devant lui. Amor, d’Isabel Allende, avec une couverture représentant un couple nu enlacé. Parmi les millions de livres qu’il y a dans une librairie, il fallait que ce soit celui-là ! Jean-Philippe fait un pas de côté. La regarde en coin, sourcils froncés. Elle est en train de sourire, en regardant l’image. Ça creuse une petite fossette juste au-dessous de sa pommette. Comme Anna…

Il soupire. Replonge ses yeux dans ses pages. Qu’est-ce-que j’étais en train de regarder, déjà ? Il referme le livre pour voir ce dont il s’agit. Cent ans de solitude. Il pousse un second soupir en le reposant sur l’étagère, puis s’en va quelques mètres plus loin, pour se réfugier derrière le premier titre de littérature asiatique qui lui passe sous la main, en faisant mine de s’y intéresser. Il lève à nouveau les yeux, lance un autre coup d’œil en coin, en direction de l’intruse, et le détourne immédiatement en remarquant qu’elle l’observe aussi. Elle est belle… Et moi, de quoi j’ai l’air ? Il replonge les yeux sur l’ouvrage entre ses mains. Tristesse et beauté, de Kawabata. Il secoue la tête, de dépit. Le repose à sa place. Sursaute en remarquant la femme tout près de lui, en train de tendre le bras pour attraper un autre roman. Elle le sort lentement de son rayon, en cherchant du regard les yeux de Jean-Philippe. Ceux-ci viennent se poser sur le titre du livre qu’elle tient. Parlez-moi d’amour, de Xinran, un auteur chinois.

Gêné, Jean-Philippe laisse tomber son Kawabata sur une pile de bouquins, se baisse aussitôt pour le récupérer, saisit le premier objet que ses doigts rencontrent, et se relève en le tenant instinctivement devant lui comme un bouclier. Elle laisse échapper un éclat de rire cristallin, et, d’un léger hochement de tête, elle l’invite à regarder l’ouvrage fermé entre ses mains. Le livre d’un homme seul, de Gao Xingjian. Dans sa confusion, il n’a même pas remarqué qu’il avait ramassé le mauvais livre… Il ferme les yeux. Sent la pointe de ses joues rougir. Repose délicatement son bouquin, et s’enfuit plus loin, dans un coin du rayon, en tournant le dos à la femme.

Derrière lui, il la devine en train de s’approcher. L’instant d’après, il aperçoit un bras passer par-dessus son épaule pour venir prendre un livre sur l’étagère « Auteurs scandinaves ». Je ferai de toi un homme heureux, de Anne B. Ragde. Jean-Philippe se prend la tête entre les mains, ne sachant ni comment s’enfuir, ni comment simplement disparaître.

— Vous cherchez un livre en particulier ?

Sa voix à elle. À une dizaine de centimètres derrière son oreille droite. Une voix d’une infinie douceur, presque un murmure. Il en frissonne.

— J… J… N… N… N…

La femme se penche sur son côté, pour apparaître dans son champ de vision. Il regarde ses pieds. Il ne frissonne plus. Il tremble.

— J… N… N… J…

Elle pose une main sur son épaule. La sensation est chaude, tendre. Réconfortante. Le corps de Jean-Philippe se calme, comme si ce contact aspirait toutes ses craintes, toutes ses douleurs.

— Tout va bien.

Il ne s’agit pas d’une question. Elle ne lui demande pas s’il a un problème. Elle murmure juste les mots qu’utiliserait une mère pour apaiser les peurs de son enfant.

— Je m’appelle Maud. Et vous ?

Toujours cette même tendresse dans la voix. Elle se penche encore plus, pour passer la tête sous celle de Jean-Philippe et réussir à capter son regard. Il ferme les yeux, comme pour se concentrer très fort sur la réponse à formuler. Il aimerait faire un jeu de mots avec son prénom, en rapport avec la littérature, Maud Amour, Maud Esprit, ou lui dire qu’elle a un physique de Top Maud Elle, mais ce genre de blague, ça passe plus difficilement lorsqu’on est bègue et que dire son prénom est déjà une épreuve.

— J… J… Jean… Jean-Phil…

J’enfile. Pour lui donner un prénom comme ça, son père devait forcément savoir qu’il finirait bègue, ou bien il a tout fait pour qu’il le devienne. Vieux con. Il rouvre les yeux, et voit ceux de la femme plantés dedans. Bleus. Beaux. Rassurants.

Il déglutit.

— J… Jean-Philippe.

Cette fois, les trois syllabes sont presque sorties toutes seules. Il ose alors se retourner, pas encore pour lui faire face directement, mais au moins pour la voir sans l’obliger à se contorsionner. Elle se redresse. Sourit. Un sourire bienveillant. Alors c’est à ça que ressemblerait le sourire d’une mère ? se demande-t-il. Pourtant, cette femme a l’air jeune. Moins de trente ans, c’est certain. À moins qu’elle ne fasse pas son âge.

— Et donc, Jean-Philippe, vous cherchiez un livre en particulier ?

Son sourire continue d’exprimer la même bonté. Il repense à la libraire qui lui avait refourgué Cinquante Nuances de Grey et à son sourire mesquin, narquois. Celui de cette femme – de cette fille ? À partir de quel âge doit-on dire femme ? – n’a absolument rien à voir. C’est fou, comment quelques muscles du visage rendent possible une telle variété de sourires…

— N… N… J…

Elle pose à nouveau la main sur son épaule.

— J… Je ch…

Il se force à avaler sa salive. Si seulement on pouvait ne communiquer qu’avec des livres, ce serait plus simple…

— Je ch… Je cherche un livre pour un a… Pour un ami.

Elle sourit de plus belle.

— Quel genre d’ami ?

— Un a… Un ami qu… qui est plutôt s… so… solitaire.

Bizarrement, face au regard et au sourire de cette fille, Jean-Philippe se sent moins gêné qu’avec les autres vivants. Les mots lui viennent plus facilement.

— Parce qu’il n’aime pas les gens, ou parce qu’il n’ose pas aller à leur rencontre ?

Silence.

— Parce qu… Parce qu’il ne p… Parce qu’il ne peut pas, parvient-il à articuler en baissant la tête.

Elle hausse les sourcils. Semble méditer sur ce qu’il vient de répondre. Après une dizaine de secondes de réflexion, elle fouille dans son sac, et en sort un livre dont émergent une dizaine de petits marque-pages multicolores.

— Tenez, je vous offre celui-ci alors. Je viens de le terminer. Je pense que ça devrait vous… que ça devrait convenir à votre ami !

Jean-Philippe saisit le bouquin. Le temps qui va, le temps qui vient, de Hiromi Kawakami.

Crédit musique :
Auteur : Anitek Titre : Broke Inside My Mind (feat Ellie Griffiths)
Licence : http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/deed.fr
Source : Télécharger gratuitement Anitek – Broke Inside My Mind (feat Ellie Griffiths)

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