Françoise Chapelon – Le germe du mal

Jean-Benjamin Jouteur lit un extrait de : 

Le germe du mal 

de Françoise Chapelon 

Lorsque Lisanne ouvrit les yeux, une chaleur infinie envahit le coeur de sa mère qui apprit la nouvelle par téléphone et voulut se précipiter au chevet de sa fille pour ne rien manquer de ce réveil tant attendu. Et même si elle avait compris la leçon depuis que le docteur Djordjevic avait dû lui réexpliquer les étapes de ce long processus, Mireille Lacroix savait que sa fille sortirait bientôt de ce coma et qu’elle pourrait alors lui dire tout ce qu’elle avait eu tant de mal à lui avouer, avant.
Son mari était parti depuis la première heure de la matinée pour une course dont il n’était pas encore revenu et Mireille profita de ces quelques instants de solitude pour rassembler les objets que le médecin lui avait conseillé d’apporter pour permettre à Lisanne de retrouver par la vue, le toucher ou même l’odorat, quelque contact avec une vie mise en sommeil depuis son accident.
Lorsque Lisanne avait quitté la maison pour s’installer à Lyon, Mireille avait eu beaucoup de mal à accepter cette séparation. Voir Lisanne grandir et s’émanciper n’avait pas été simple pour cette mère qui avait toujours refusé de laisser quiconque s’occuper de sa fille à sa place, pressentant le pire chaque fois que son enfant n’était plus auprès d’elle. L’envoyer en colonie ? Pour qu’elle croie qu’on se débarrassait d’elle ? Et si jamais l’autocar avait un accident ? Non, non, non, jamais elle n’aurait pu se le pardonner.
Mireille retint sa respiration derrière la porte de ce qui avait été la chambre de Lisanne. La plus jolie pièce de la maison. Une grande chambre avec une vue splendide sur le jardin. Une pièce dans laquelle Mireille n’était plus entrée depuis… depuis cette dispute qui lui avait arraché le coeur, quelque temps plus tôt. Mireille balaya ce souvenir et poussa la porte. Immédiatement, l’odeur de la pièce fit jaillir des larmes et une profonde nostalgie des doux instants passés dans ce lieu raviva la mélancolie dans laquelle le coeur de Mireille était plongé depuis le départ de sa fille. Peut-être suffirait-il à Lisanne de respirer cette même odeur pour ressentir à son tour l’émotion qui chavirait son coeur en cet instant précis ? Peut-être alors redeviendrait-elle celle qu’elle était, avant ? Le médecin avait raison, les sens d’une personne étaient autant de connexions avec la vie. Stimuler les sens ne revenait-il alors pas à insuffler de la vie dans l’âme égarée de ces patients post-traumatiques ? Peut-être pourrait-elle rétablir ce contact interrompu avec ce qu’elle était avant en lui montrant les objets auxquels elle avait été si attachée alors qu’elle n’était encore qu’une toute petite fille ? Cette poupée que les années avaient ternie, mais avec laquelle Lisanne avait joué avec tant de passion sans jamais en vouloir une autre. Ce pull en cachemire qui avait rétréci, mais qu’elle avait continué de porter malgré tout jusqu’à ce que l’encolure ne lui permette plus d’y passer la tête. Et cette souris en peluche dont elle refusait de se séparer, de jour comme de nuit, et qu’elle avait avec elle, le jour où…
Mireille s’assit sur le rebord du lit et ferma les yeux. Un léger vertige l’obligea à calmer la frénésie avec laquelle elle avait, sans vraiment s’en rendre compte, ouvert et vidé tous les tiroirs de la commode et des placards à la recherche de ces reliques de bonheur qui avaient sur elle l’effet qu’elle espérait tant reproduire sur sa fille. Car si en touchant cette poupée décrépie, cabossée par des heures de jeu parfois un peu rude, si en caressant ce pull usé jusqu’à la trame, si en humant l’odeur de cette vieille peluche tachée et dégarnie elle plongeait elle-même dans un déluge de souvenirs, comment Lisanne pourrait-elle ne pas chavirer à son tour et rejoindre le monde qu’elle n’aurait jamais dû quitter ?
— Mireille ? Est-ce que tout va bien ? Tu… Il est arrivé quelque chose ? s’inquiéta André devant la vision apocalyptique de cette chambre que sa femme avait condamnée depuis des années, interdisant à quiconque d’y pénétrer, sanctuaire que le commun des mortels — dont il faisait lui-même partie — n’était pas autorisé à profaner.
Mireille le regarda sans paraître le reconnaître, puis un sourire se dessina au coin de ses lèvres.
— Oui, il est arrivé quelque chose. Elle a ouvert les yeux. Elle s’est réveillée, dit-elle en laissant rouler une larme de bonheur sur sa joue que ce vertige avait rendue pâle et qui reprenait lentement de la couleur.
— Vraiment ? Oh, c’est merveilleux ! s’exclama André en s’asseyant près de sa femme qu’il étreignit tendrement. C’est une excellente nouvelle. Nous pourrons aller la voir après le déjeuner si tu veux.
— Oui. Je dois d’abord rassembler quelques affaires pour Lili et puis nous pourrons partir.
— Je vais nous préparer un petit quelque chose à grignoter. Prends ton temps. Je t’attends en bas, ajouta André, amusé par l’idée de sa femme de rapporter à leur fille des objets dont elle n’aurait évidemment aucune utilité, n’osant pas la contrarier pour ne pas éteindre cette lueur toute neuve qui rendait à son regard un éclat qu’il avait cru à jamais disparu.
Tandis qu’André s’affairait à la cuisine, désormais habitué à s’occuper seul de la préparation des repas depuis que sa femme y avait elle-même renoncé, lasse de ne pas trouver à leur place les ustensiles qu’elle rangeait avec soin, excédée, parfois, de ne plus savoir si pour faire une Béchamel il valait mieux utiliser de la farine ou du sucre, accusant les aides à domicile qui s’étaient succédé au cours des derniers mois de changer les étiquettes des pots pour la faire passer pour folle, à l’étage, Mireille entreprit de chercher la petite valise bleue dans laquelle elle glisserait tous les merveilleux trésors de l’enfance de sa fille. Sans une hésitation, ses pas la guidèrent vers le réduit au bout du couloir où elle se rappelait parfaitement avoir rangé la fameuse valisette, ne sachant plus très bien à quelle occasion celle-ci avait pu servir par le passé, mais revoyant avec une netteté infinie l’image de la petite dans son joli manteau bleu pétrole, tenant fermement le précieux bagage d’une main tandis que, de l’autre, elle serrait la peluche qui lui cachait le visage. Irritée de devoir une nouvelle fois remuer ciel et Terre pour que surgisse enfin l’objet de sa recherche, Mireille déplaçait les cartons un peu trop brusquement et provoqua malencontreusement la chute de l’un d’eux qui s’écrasa à ses pieds, éventré de part en part.
— Tout va bien là-haut ? s’inquiéta André que le soudain fracas avait précipité hors de sa cuisine, une spatule à la main et un tablier rose à volants noué à la taille.
— Oui, oui, ça va. C’est juste un de ces maudits cartons…
Mireille s’interrompit en observant cette boîte qu’on avait tant remplie qu’elle recrachait à présent son indigeste contenu, comprenant qu’elle venait de remettre à jour une nouvelle tranche de vie de Lisanne. Les cahiers aux feuilles jaunies avaient dormi tant d’années que l’encre bleue des mots couchés sur les lignes par la main de l’enfant devenait transparente, obligeant celui qui voulait en décoder le sens à un effort extrême.
Mireille ajusta ses lunettes.

J’ai rêvé tellement fort de toi,
J’ai tellement marché, tellement parlé,
Tellement aimé ton ombre,
Qu’il ne me reste plus rien de toi,
Il me reste d’être l’ombre parmi les ombres
D’être cent fois plus ombre que l’ombre
D’être l’ombre qui viendra et reviendra
dans ta vie ensoleillée.

Mireille sourit en revoyant sa petite fille réciter ce poème sans fautes, après de longues minutes passées à répéter les vers sibyllins que ce poète avait écrits au crépuscule de sa vie dans les camps de la mort, soudain sensible au sens évident de ces mots que l’encre sympathique dévoilait à présent.

J’ai rêvé tellement fort de toi,
Tellement aimé ton ombre,
Qu’il ne me reste plus rien de toi.

Le manque était un vide si grand qu’il vous avalait tout entier. Mireille eut à nouveau cette sensation désagréable de suffoquer, comme si elle venait de basculer dans un trou. Elle éloigna d’elle le cahier de sa fille, soudain dérangée par la forte odeur de moisi qui s’en dégageait, relent d’un passé exhumé qui s’entêtait à vouloir lui rappeler qu’elle l’avait perdue.
Mireille chassa cette pensée absurde, songeant aux mots du médecin qui parlaient de réveil et d’espoir et rouvraient des portes qu’elle avait crues scellées à jamais. Elle l’aiderait à retrouver les souvenirs de cette vie-là, celle qui tenait désormais dans ce vieux carton déchiré, rouvert par accident à moins que le destin n’en ait précipité la chute.
Avant de refermer le cahier, Mireille observa le dessin qui, sur la page d’en face, illustrait le poème de Robert Desnos. Un portrait. D’elle sans doute. Inachevé. À moins que ce visage à peine esquissé ne représente ce rêve imprécis évoqué par le poète ?

J’ai rêvé tellement fort de toi,
Qu’il ne me reste plus rien de toi.

— Pourquoi ne réponds-tu pas ?
Mireille sursauta et échappa le cahier.
— Pardon, je t’ai fait peur. Mais voilà bien cinq minutes que je t’appelle pour venir à table et… Mireille ?
— Je ne t’ai pas entendu. Je viens, là, pas la peine de crier.
André ne commenta pas cette dernière remarque. Sa patience pouvait atteindre des sommets et il avait appris à s’accommoder de la mauvaise foi de sa femme, même si ces petites piques injustifiées parvenaient parfois à égratigner le vernis de son opiniâtreté.
Oubliant la raison qui l’avait conduite à fouiller le passé dans ce lieu exigu, Mireille replaça le cahier de poésie dans son carton et referma la porte du réduit.

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