Adrien Lioure – Désintégration

Cyril Mikolajczak lit un extrait de : 

Désintégration 

de Adrien Lioure  

Gorges de l’Hérault – 24 mai 2014, 4h

Les yeux fermés, je me laisse guider par la musique. Léger, toujours plus léger. Je me déleste de mon verre encore à moitié plein pour totalement m’envoler sur ce rythme que je connais par cœur à force d’avoir tant dansé sur son tempo. Je n’ai plus aucune idée de l’heure qu’il est. Je ne sais qu’une chose, on approche de la fin de soirée. Les titres qui ont marqué nos années étudiantes défilent un à un sans temps mort. À chaque nouveau refrain, je sens l’excitation prendre le dessus. J’en ai la chair de poule par moment. Je n’ose imaginer mon état quand Michel Sardou entonnera son premier couplet.

J’ai beau avoir chaud, mal partout, soif d’eau et une faim de loup, rien ne peut m’arrêter. Je garde les yeux fermés et continue ma transe, sans répit. Je manque tomber à plusieurs reprises tant le sol est devenu glissant au fur et à mesure que l’alcool s’y est déversé. Il est vrai que cette piste de danse improvisée n’est pas vraiment adaptée. La faute au carrelage. D’habitude, nous préférons tout moquetter. Il faut croire que le bureau des élèves n’a pas pu cette fois en emporter. Dans cet état, si je tombe je sais que je ne ferai rien pour me rattraper. La bonne nouvelle est que je ne sentirai pas grand-chose non plus. Je suis comme anesthésié.

Je rouvre tout de même les yeux par réflexe quand je me sens emporté. Est-ce la gravité qui me rappelle à l’ordre ? Raté. Il ne s’agit que de Sophie, déchaînée. Nous profitons des premières notes plus calmes d’une chanson pour improviser un slow maladroit. Elle est brûlante et ses fringues sont trempées. Je passe une de mes mains collantes dans son dos en sueur et la laisse glisser sur son corps au gré de ses mouvements. J’ai presque oublié que nous sommes entourés. Elle aussi, si j’en crois ses baisers vigoureux et salés. Après tout on s’en fout. Au moins ce soir, on ne risque pas d’être pris en photo ou filmé à nos dépens. Personne n’est là pour nous juger, puis surtout, tout le monde est au courant. Alors je me permets de répondre à sa fougue avec une ardeur inhabituelle et incontrôlée.

Ce n’est qu’à la frontière dangereuse entre désir et intimité que Sophie finit par me repousser. Elle met un temps à ouvrir les yeux. Il ne lui faut pas plus d’un regard pour me sonder et déceler en mon âme cette flamme qu’elle a attisée. Les mots sont inutiles entre nous. Ils ne feraient que se perdre au milieu d’un refrain de Jean-Jacques Goldman également entonné par tous les étudiants.

Nous approchons du moment fatidique et pourtant nous hésitons toujours à franchir le pas. Malgré notre piteux état, l’envie de nous arracher nos vêtements et de nous fondre l’un dans l’autre un peu plus est en train de prendre le dessus. Sophie m’attrape par mon pull attaché en bandoulière et me traîne doucement vers la sortie tout en se mordant la lèvre inférieure. Elle est clairement ivre, mais je le suis assez de mon côté pour ne pas le remarquer. Ou en tout cas, m’en foutre. Je la suis, hypnotisé. Mais je suis comme cloué sur place et ne peux avancer.

« Vous pensez vraiment pouvoir vous en tirer si facilement ? »

Vic me retient à son tour en attrapant mes fringues. Je suis ballotté de l’avant à l’arrière sans chercher à me défaire de leur emprise. Cette violente berceuse me donne dangereusement la nausée. Ne pas vomir. Surtout, ne pas vomir. Je me concentre comme je peux sur ma respiration, mais autour de moi tout se met à tourner. Je perds l’équilibre et me laisse tomber. Par chance je m’affale dans la direction de Vic qui me rattrape au dernier moment.

« De toute façon tu es beaucoup trop saoul pour quoi que ce soit Raf. Et Sophie se serait endormie avant que tu aies réussi à retirer ton t-shirt. Vous me remercierez plus tard, je vous jure.

— Rends-le-moi, t’es juste jaloux ! »

Sophie me saute dessus alors que je suis encore dans les bras de Vic. Je me retrouve pris en sandwich entre les deux. L’un est dégoûté, l’autre est délibérément suggestive. Ma nausée n’est que renforcée par cette situation étrange.

« Vous êtes dégueulasses, j’espère que vous en êtes conscients.

— Tu manques d’ouverture d’esprit Vic, c’est désolant. »

Heureusement que les premières notes des Lacs du Connemara résonnent dans la salle pour détourner leur attention. Je parviens enfin à me libérer de cette gênante étreinte. Je n’ai cependant pas le temps de reprendre mes esprits que je suis à nouveau bousculé dans tous les sens. Vic et Sophie m’attrapent maintenant bras dessus, bras dessous. Tous les étudiants encore présents forment ainsi une immense chaîne humaine. Cette dernière ne cesse de balancer de l’avant à l’arrière au rythme de la musique. Totalement à contretemps, je subis cette transe collective que j’ai pourtant beaucoup pratiquée par le passé. Il y a au moins les paroles auxquelles je peux me rattacher.

« Terre brûlée au vent
Des landes de pierre,
Autour des lacs,
C’est pour les vivants
Un peu d’enfer,
Le Connemara. »

J’utilise ce qu’il reste de ma voix pour hurler ces mots en chœur. Je sens mon corps vibrer tout entier, Vic et Sophie sont sur la même longueur d’onde à mes côtés. À chaque mot chanté à l’unisson, un tremblement prend toute l’assemblée. Sur le refrain tout du moins. Il est vrai que malgré toutes les fins de soirée passées à attendre cette chanson, je ne retiens pour ma part jamais plus que quelques phrases clés. Le reste s’évanouit avec mes souvenirs, dans une vapeur chaude de sueur et d’alcool. Quelques mots me sortent de la bouche, dans le flou le plus total. Des bribes de paroles qui s’échappent de mon inconscience, sans que je puisse leur donner le moindre sens. Je sombre dans la transe.

Où suis-je ? Qu’est-ce que je fais ici ? Trou noir.

Crédit musique :
Auteur : Michel Sardoux, Titre : Les lacs du Connemara

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