Nina Oktava – La face cachée des apparences

Edwige lit un extrait de : 

Péripéties d’une Potterhead amoureuse –
La face cachée des apparences

de Nina Oktava

Prologue

01.07.2016

« Ceux que nous aimons ne nous quittent jamais vraiment. »
— J. K. Rowling

Je m’appelle Cyrielle, mais mes amis m’appellent Cylav. Je suis, en quelque sorte, la meilleure amie de Mac, et comme Mac, je ne sais plus d’où sort mon surnom ridicule. Je suis un peu la méchante de cette histoire. Puisque dans toute histoire, il faut un ou une méchante, pas vrai ? Nina ne m’aime pas beaucoup. Et pourtant, après cette intervention, certains d’entre vous pourraient me considérer tout de même comme une espèce de bonne fée.

À l’heure où se déroule mon récit, je viens de réussir médecine, après avoir refait ma première année. Pas Mathias. Ah, oui, c’est lui qu’on appelle Mac. Je vois sur son visage qu’il est triste, alors qu’il réactualise la page internet toutes les trois secondes depuis qu’il l’a ouverte à 13 h 55. Il est 13 h 59.

14 h 00. Les écoles ne sont jamais à l’heure quand il s’agit d’afficher des résultats et les sites sont toujours saturés. Je sens la tension qui émane de mon ami, ce qui ne fait qu’augmenter la mienne. J’ai conscience que son choix est déjà fait et pourtant, je souhaiterais quand même pouvoir balancer ma petite bombe et qu’elle fasse son effet. Égoïstement, je ne peux pas le laisser partir à Paris. Loin de moi, loin de nous, loin de tout. Alors si, par orgueil, il voudrait voir son nom en liste principale, moi, c’est le sien, à elle, que j’aimerais lire.

Je me donnerais des claques pour avoir de telles pensées si je n’étais pas aussi désespérée. Elle n’est personne pour lui, qu’une inconnue croisée par un beau soleil de printemps. Peut-être l’a-t-il déjà oubliée. Malgré tout, je me devrais d’essayer si l’occasion se présente à moi.

14 h 02. Le lien vers le fichier PDF est enfin accessible. Je regarde Matt cliquer dessus et descendre la première liste jusqu’à la lettre
« N ». Un soupir de soulagement m’échappe en même temps qu’un sourire victorieux se dessine sur ses jolies lèvres.

— J’assuuuuure !

Je lui rends son entrain, mais alors que je vois qu’il est sur le point de fermer la page, je me saisis de sa main pour la dégager de la souris et je remonte la liste. « L ». Il faut que je la trouve. Il faut qu’elle soit là. Il faut… « Nina Latorre ».

Je virevolte vers lui et je prie intérieurement pour que ma manipulation peu subtile fonctionne :

— Tu comptes toujours aller à Saint-Michel ?

Il me regarde, l’air consterné, comme s’il réalisait soudainement que je suis folle.

— Tu crois vraiment que je vais faire un boulot pareil si je peux l’éviter ? Je vais aller faire cette prépa à Paris, puisque j’ai été pris, et je demanderai ma dérogation pour retenter médecine une troisième fois. Tu sais que ce concours, je ne l’ai passé que pour faire plaisir à ma mère.

Je souffle, au bord de la crise de panique. Il faut que ça marche. J’hésite encore une seconde, puis je me lance :

— Mac… Tu te rappelles de cette fille ? La fille aux cheveux rouges ?

Instantanément, je le vois ouvrir de grands yeux et je comprends que j’ai capté son attention. Il se souvient d’elle. Mieux : son évocation semble toujours l’intéresser. Je dois maintenant la jouer fine. Je n’ai pas le droit à l’erreur.

— Il faut que je t’avoue quelque chose…

Mars 2016. Mathias et moi venions de réussir le premier semestre de PACES, mais par sécurité, nous avions préféré nous inscrire à un concours infirmier afin d’être sûrs d’avoir un plan B en cas d’échec. Et donc, nous y étions : aux épreuves écrites. Il faisait beau et les environs de l’hôpital étaient bondés de jeunes et de moins jeunes, perdus, à la recherche des bâtiments indiqués sur leurs convocations. Matt et moi n’étions pas dans le même, mais par galanterie, il décida de trouver le mien en premier. Nous le vîmes d’assez loin et tandis que je m’apprêtais à m’en approcher tout en souhaitant bonne chance à mon acolyte pour dénicher le sien, je me rendis compte qu’il fixait un point indéfini devant lui, d’un air béat. Je suivis donc son regard et je tombai sur deux nanas aux cheveux teints dans des nuances de rouge, qui discutaient et riaient aux éclats. L’une d’elles paraissait vouloir cacher son anxiété par une fausse excitation et elle sautillait presque sur place. Je les observai un instant, avant de reporter mon attention sur Mac.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Il ne me répondit pas tout de suite, continuant de toiser nos deux inconnues. Puis, il se tourna enfin face à moi, non sans leur jeter un oeil vers elles de temps en temps. Il prit un air moqueur.

— Tu crois au coup de foudre ?

Je fronçai les sourcils. La question était saugrenue, même s’il paraissait se payer ma tête. Sans compter que l’amour demeurait le dernier sujet qu’il abordait généralement. C’était bien simple : ce mec était tout bonnement incapable d’aimer d’amour qui que ce soit. Non pas qu’il n’avait pas de cœur, mais il représentait l’image parfaite de l’aromantisme. Je savais qu’il couchait depuis plusieurs mois avec Marie-Adélaïde, une de nos plus proches amies, mais qu’il n’en était absolument pas amoureux. Les sentiments, ce n’était juste pas pour lui. Je m’étais faite à l’idée depuis très longtemps, ce qui justifiait donc ma stupéfaction face à sa dernière interrogation. Je  mis quelques secondes à lui répondre :

— Dans la théorie, pour certaines personnes, oui. Pourquoi ?

Je le vis tourner ses yeux une énième fois en direction des deux filles et les liens se firent enfin. Je manquai m’étouffer sous le choc.

— Laquelle ?

Il n’eut pas à ajouter quoi que ce soit. Alors que l’une des deux – la sautillante – remontait la pente vers un autre bâtiment en faisant signe de la main à sa copine restée en arrière, le regard de Mathias ne la quitta pas un seul millième de seconde. Aucun mot ne me vint et lorsqu’elle eut disparu de notre champ de vision, mon ami sembla retrouver l’usage complet de son cerveau.

— Cette école pourrait avoir quelques avantages, finalement. Mais bref, ça va être l’heure, j’ai intérêt à me dépêcher de trouver ma salle.

Et sans me laisser le temps de répondre, il déposa un baiser sur mon front avant de tourner les talons. Après avoir réfléchi un court instant à la scène qui venait de se dérouler juste sous mon nez, je rejoignis à mon tour le groupe d’étudiants qui allaient entrer dans la même pièce que moi et je réalisai que la copine du nouveau crush de Mathias en faisait partie. Durant une petite minute, j’envisageai d’aller lui parler – la réaction de Mac m’intriguait réellement – mais je  renonçai rapidement. Non seulement elle m’apparaissait comme difficilement abordable, mais je n’avais aucune idée de quoi lui dire.

Les épreuves écrites durèrent quatre heures. Quand j’en sortis, je n’étais pas particulièrement sûre de ce que j’avais fait. J’étais d’ailleurs en pleine réflexion lorsque je m’aperçus que la copine se trouvait juste devant moi. Sans vraiment le faire exprès, je me mis à la suivre et je la vis soudainement jeter un papier dans une poubelle près de laquelle elle venait de passer. Tout à coup prise d’une drôle d’inspiration, je ralentis le pas, regardai autour de nous afin de vérifier que personne ne faisait attention à moi et je saisis ladite feuille dans la corbeille. Je l’ouvris :

— BINGO !

Non, je n’étais pas la discrétion incarnée. Je lus :
« Hélène Tirbois CZCZ, dit Hélène Tirbois. »
C’était un papier nominatif remis au début de l’examen. Je le roulai en boule dans ma poche et j’envoyai un message à Mathias pour savoir où il stationnait. Il était temps de nous tirer de cet endroit.

— J’ai finalement trouvé cette Hélène sur Facebook. Et par un gros coup de bol, puisque ses amis étaient bloqués, j’ai aussi découvert le profil de la fille qui était avec elle. Elle avait aimé plusieurs de ses photos de profil.

Mac me regarde sans dire un mot. Je me reproche intérieurement de ne pas lui avoir parlé de ce papier tout de suite. Face à mon silence, voyant que je ne compte pas poursuivre, il m’incite à le faire :

— Et alors ?

J’inspire un grand coup.

— Matt… Elle a réussi, elle aussi.
Je pointe mon doigt sur la ligne « LATORRE Nina ».
— C’est elle.

Cette fois, il laisse un ange passé. Je sens que j’ai perdu. À quoi je m’attendais ? Il ne peut pas choisir de tout plaquer pour une parfaite inconnue. Alors que je suis sur le point de changer de sujet, il lâche :

— Tu crois que c’est suffisant ?

Je ne suis pas sûre de comprendre. Il clarifie :

— Pour me faire rester à Nantes. Tu crois que me dire qu’il y a une petite chance que je retrouve cette fille me fera rester ? Renoncer à médecine ? Renoncer à un nouveau départ ?

Je secoue la tête de gauche à droite, vaincue.

— Tu n’es pas obligé d’y renoncer définitivement, mais tu peux au moins essayer. Ça ne t’empêchera pas de refaire médecine plus tard. Ça pourrait même te donner de bonnes bases. Médecine sera toujours là dans deux ans. Mais cette fille, elle a eu l’air de réellement te plaire… Qu’est-ce que tu as à perdre ?

Il soupire, las.

— Tu as vu ce que j’ai fait à Marie-A. ? Tu crois concrètement que tu  peux utiliser l’amour comme moyen de me persuader ?

Je ricane. C’est vrai que c’est plutôt aberrant, quand on y pense. Il vient tout juste de la bousiller. Je suis bien placée pour savoir qu’elle passe ses journées et ses nuits à pleurer à cause de lui. Mais je tente ma chance jusqu’au bout :

— Je t’ai vu la regarder ce jour-là. Je ne t’ai jamais vu regarder quelqu’un de cette façon. Jamais.

Ses yeux se fixent alors sur moi et j’ai l’impression qu’ils essaient de me transpercer. Je m’approche de lui, me mets à sa hauteur et l’attire entre mes bras. Il se laisse faire. Je lui chuchote à l’oreille :

— Je ne veux pas que tu partes. Tes amis ne veulent pas que tu partes. Ta mère ne veut pas que tu partes. Et toi, tu veux cette fille. Alors, va la prendre. Tu aviseras plus tard pour le reste.

Je n’obtiens aucune réponse, mais au rythme effréné de son cœur que je sens battre dans sa poitrine, je comprends que j’ai gagné. Soit mes arguments ont fait vraiment mouche, soit il a l’inconnue plus profondément ancrée dans la peau que je ne l’ai imaginé jusque-là. Mais, au final, peu importe. Ce qui compte, c’est qu’il reste près de moi.

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