Jean Ducreux, Pharaon 1923 – Histoire d’une malédiction

Jean-Benjamin Jouteur lit un extrait de : 

Pharaon 1923 – Histoire d’une malédiction 

de Jean Ducreux 

Nous traversâmes le Nil sur une embarcation rudimentaire avec une grand-voile de taille respectable – plus grande que celles que j’avais pu observer du train ou de la terrasse. Mais il y avait trop de monde dans notre groupe pour que la manœuvre soit sécurisée, et de fait, Charles n’était pas rassuré. Je me mis à l’observer plus avant à partir de ce jour. J’étais soulagé que mon intérêt pour Rose ait été réduit, si je puis dire, à une dimension strictement amicale – par je ne sais quel concours de circonstances indéfendable et que je ne saurais définir ou qualifier tant j’avais honte ; et par ma rencontre avec Maria !

Arrivés aux hypogées, nous visitâmes les tombes princières, nous attardant çà et là, devant des reliques, écoutant attentivement les explications d’un drogman au français chancelant. Du haut des sépultures, la vue sur le Nil était superbe, mais c’était surtout un point d’observation idéal sur les îles, quelques dizaines de mètres en contrebas. Charles avait emporté une lunette terrestre. A l’aide de cette longue-vue, nous louchions tour à tour sur le train-train des ouvriers creusant et fouillant à tout va sur Eléphantine – en dehors des parties bâties du temple – et poussant et vidant des brouettes à l’autre bout du chantier. N’aurions-nous donc que des miettes à nous mettre sous la dent ? De plus, notre équipement tant attendu ne s’était jamais matérialisé, sans doute perdu en mer entre Malte et la Crète, ou dérivant sans but dans le Canal de Suez, et nous n’avions donc que nos mains pour aller jouer les hyènes ou les vautours charognards sur les excavations d’autrui. Quelle sinistre perspective !

Entre les hypogées et le Monastère de Saint-Siméon, sur la rive ouest du Nil, s’étendait une langue de sable de quelques centaines de mètres. Nous étions en train de cheminer en un lent défilé dans ce désert – du premier point à cet autre – avec en toile de fond acoustique le bruit des cataractes proches, quand l’invraisemblable eut lieu.

Rose et Madame Maringue étaient assises sur des palanquins portés par six hommes chacun, lesquels chantaient une mélopée monotone et rythmée en réponse aux litanies psalmodiées par leur chef, qui marchait libre à leurs côtés. Sacha était perché sur un âne mené par un autre traducteur. C’était une vision un peu loufoque, mais Sacha détestait sentir le moindre grain de sable dans ses chaussures, prétendait-il. Fermant la marche, je conduisais l’âne de Charles.

–    C’est fabuleux, n’est-ce pas ? me dit-il.

–    Oui… Et c’était notre première rencontre avec l’ami Her-Khouf.

Charles était bien pensif ce jour-là.

–    Tu sais, Jean-Baptiste, j’aimerais rester ici… Beaucoup ! Je m’y sens en sécurité. Peut-être ont-ils besoin d’un professeur de français à l’école d’Assouan.

–    C’est une idée… Tu te moques complètement du vase, n’est-ce pas, Charles ?

–    Non ! Non, bien sûr ! Mais pour moi, il est beaucoup plus important d’être avec vous tous… Je n’aime pas être seul… Et puis, tu sais… Mes poumons ne me font pas souffrir ici. Le climat est tellement sec ! Je me demande si Rose voudrait bien rester avec moi ?

Je me tus prudemment. Nous arrivâmes en vue du Monastère de Saint Siméon, qui dressait ses tours et échauguettes en ruine vers le ciel.

– Curieux que des Chrétiens soient venus construire un monastère à cet endroit, non ? fit Charles.

–    Pourquoi pas ? C’est la solitude absolue… La poésie du vent sur la dune.

–    Mais on entend toujours la cataracte.

Je tendis l’oreille.

–    Même pas ! C’est à peine si…

Je ne pus terminer ma phrase, interrompu par le cri aigu de Madame Maringue, projetée à terre dans la pente près d’un buisson épineux. Les porteurs qui avaient glissé sous elle dans la dune se relevèrent pour se précipiter à son aide, mus par les vociférations de leur chef. Sacha, sans cœur comme à l’accoutumée, éclata de rire, se moquant de l’une et des autres.

–    La douairière vient de se casser la figure ! dis-je à Charles. Elle a dû ramasser quelques épines en chemin !

Toutefois, ce n’était pas la fin de l’affaire. La veuve cria de nouveau. Alarmé, Charles descendit de son âne, que j’essayais vainement de faire avancer. Nous allâmes tous deux en tête du convoi. Maringue était hystérique.

–    Hiiiii ! Un scorpion ! criait-elle.

Un cercle s’était formé autour de Madame Maringue, assise à même le sable, son pied gauche disparaissant sous elle. Sacha écarta vivement les indigènes, alors que le premier drogman ramassait un scorpion par la queue, et le tenait au niveau de son visage en riant.

–    Ecartez-vous, bande d’imbéciles ! Toi, donne-moi ton couteau ! Où vous a-t-il piquée ?

–    Là ! Je vais mouriiir ! hurla-t-elle en désignant son pied.

Sacha commença à inciser méthodiquement un petit point rouge qu’elle avait à la cheville à l’aide d’une vilaine lame noire recourbée dotée d’une poignée en corne de gazelle. Puis il se pencha et suça le venin avec ce qui aurait pu passer pour de la tendresse dans d’autres circonstances. Madame Maringue était livide : plus pâle encore que depuis le départ d’Alexandrie.

–    Oh ! Merci, Sacha ! Merci ! fit-elle.

–    Ça vous fait mal, Madame ? s’inquiéta Rose.

–    Nous allons vous conduire immédiatement à l’hôtel et vous administrer un sérum ! interrompit Sacha.

Je crois que c’était la raison principale pour laquelle j’admirais tant Sacha, et qu’il était mon ami : sa faculté à prendre une décision rapide sans jamais perdre son sang-froid, sable dans les chaussures ou non. Il se releva et fit muettement un signe très rapide de la main : les porteurs eurent l’air de comprendre et mirent tout naturellement Madame Maringue dans le palanquin en un temps record. Tous graves, nous partîmes sans un mot, peinant et pataugeant dans le sable comme dans la tourbe d’un marais.

Un instant plus tard, le maître-drogman s’adressa à moi, un peu à l’écart de la tête de la colonne. Il était hilare.

–    Mais elle est mort, la scorpion ! me dit-il.

5 thoughts on “Jean Ducreux, Pharaon 1923 – Histoire d’une malédiction

  1. L’idée est géniale !
    En tous cas, la qualité est au rdv. On est vraiment plongés dans l’ambiance du livre. Merci Edwige d’avoir mené cette idée. Je fonce écouter l’extrait de la Face cachée des Apparences…

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